mémoires de l’est

il y a
le dedans du dedans de la feuille —
il y a les broussailles et le vent,
la caresse d’une ombre ;
cet étrange appel des grues, qu’on appelle là-bas
klangor

août
et la blancheur du matin

sur tes paupières

*

reviennent (pour Menie)

quand il est rentré
quand son regard
le tien, vers sa silhouette hâve contre le jour ;
cette mèche qui lui mange le front

quand il est rentré
le quai la gare, il ne te les a pas dits
les pièges de la chaussée qu’il ne sait plus
les odeurs ; des voix, dans un angle du square

on a dit au grand-père : ton gendre est devant ta porte ;
comme pour son propre fils
a-t-il posé sa bêche

// et puis
apprenant pour cette femme qui l’avait suivi, petite valise
et nom allemand
ses yeux qui riaient, envers et contre tout //

l’a-t-il reprise, pour finir sa rangée

non ; son soupir sans voix
— il est rentré tu dis ;
laisse-moi attraper ma casquette, viens —

quand il est rentré
tu as su qu’il ne reviendrait pas

*

lilli, le jardin

descendre quelques marches dans la maison : aux murs s’émiettent des rires ;
partout, des dessins ; et puis ce parfum
de carton mou, de bois, de peinture : variations infinies
d’un même silence ; des cahiers en tas et au milieu des caisses :
sa voix, étonnée d’être là encore, sans lui

dans une autre pièce, en bas, les doigts effeuillent
de vastes paysages bleu et ocre ; une question, en suspens
sur des bouts de sopalin crème

elle regarde ne me regarde plus, tourne et retourne des images
le souvenir d’une voix dans le jardin —
sous le jour voilé, les vitres palpitent
et elle déplie pour une ombre que je devine
les mois qui s’effritent entre ses mains

à l’étage, le thé, une couronne aux noisettes
son rire et puis soudain cette phrase, toute petite
— je ne l’ai pas crue —
bientôt : de tout cela
je ne saurai plus rien

Photo : Natacha Ruedin-Royon

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Née en 1974 dans une famille franco-polonaise, Natacha Ruedin-Royon est établie en Suisse orientale depuis 2007. Elle traduit de la poésie (de l’allemand au français) et en écrit parfois. Quelques textes ont été accueillis par des revues papier (Orte, La Cinquième Saison) ainsi que par L’Épître, terre à ciel et D’ailleurs poésie. D’autres ont été exposés ou lus à voix haute. Le recueil weihergespräche, consacré à Wiborada (ⴕ 926), recluse saint-galloise, est paru en 2021. Parmi les traductions littéraires (de l’allemand) : des poèmes de Manfred Peter Hein (alidades, 2017), Nadja Küchenmeister (Cheyne, 2018) et Werner Lutz (collection Po&psy, érès, à paraître au printemps 2026).