« Quand je pleure ma propre mort » est le premier poème de la deuxième partie du livre intitulée « Éclats d’Irak ». Le départ du poète de l’Irak une vingtaine d’années après sa naissance a d’abord pour conséquence de longues et décevantes errances à travers l’Europe. Ce départ est comparé à une sorte de mort. Son double s’adresse au poète : « Mon cher K., / mon seul ami […] » « Et voilà : / Tu t’aperçois maintenant / Que tu es seul au tréfonds de ton cœur […] » « Rien ne te consolera que la parole / Jaillissant hors de ta plaie exacerbée. » Et le destin individuel du poète n’est pas séparable du destin tragique du pays natal. « Ainsi donc, / il ne te faut pas moins que la parole / Pour mettre en scène la ruine, / Ainsi donc, / “Épopée”… lorsque ta main écrit ce mot, / Tes yeux, eux, y lisent “mélopée” ». Cette forme de lyrisme, à laquelle la première partie du livre ne nous avait pas habitués, me fait penser, à tort ou à raison, à celle que l’on trouve dans le fameux poème d’Apollinaire, « Zone », placé, lui aussi, en tête de recueil (Alcools) : « Maintenant tu marches dans Paris tout seul parmi les rues […] », « Maintenant tu es au bord de la Méditerranée […] », et, comme dans le poème de Hassan, des noms de lieux suggèrent une errance : Prague, Coblence, Rome… « Tu as fait de douloureux et de joyeux voyages / Avant de t’apercevoir du mensonge et de l’âge », écrit encore Apollinaire. Mais revenons à Hassan. Voici le second poème (qui a donné son titre à l’ensemble du livre).
Photo : Internet
Éclats d’Irak
1
Ceux-là, je veux dire nous, vivent dans le rêve du poète…
Irakiens,
Sans demeure où l’on nous pleure,
Nous fouillons les poches du désert,
À la recherche d’un reste de friandise,
Tout en souhaitant renouer
Un dialogue platonicien,
Enrobé dans le ronronnement d’un avion fantôme,
Ou encore en quête du troisième volume
Des œuvres de Dostoïevski,
Épargné par les flammes […]
2
« Qui te tient compagnie ? Avec qui te retrouves-tu pour boire, pour tes repas ? », ainsi m’écrivait un ami, il y a quelques années, et je découvrais dans sa lettre, aussi peu contournée que possible, quelque chose qui perçait jusqu’au tréfonds de l’exil, bien mieux que n’auraient pu le faire mille conseils indigestes sur le déracinement.
Des années ont passé sur cette phrase, jetée au fil d’un propos qui appellerait plus d’éloquence, qui cependant ne ferait rien de plus, à travers une logorrhée de compassion, que mettre au jour une infinité de mots sur le même registre.
Des années ont passé, et cette phrase jette la lumière sur ma vie, guide ma destinée.
« Qui te tient compagnie ? Avec qui te retrouves-tu pour boire, pour tes repas, maintenant que dans ta mort qui est ta vie qui est ta mort ? », lui rétorquai-je par-devers moi.
« Cette mort qui est ta vie » va permettre une sorte de renaissance poétique dès le troisième poème, trop long pour être cité en entier.
L’heure où toute chose prend fin
[…] Voici que commencent des temps nouveaux pour être fidèle à toi-même,
Exhumer la pierre immatérielle
Amoncelée au défi de ta sagacité,
Retirer peu à peu un voile,
Fendre la brume à force de bras, tel un nageur
Isolé de la berge par un trajet interminable,
Mais tout autant imprégné des fraîcheurs du rivage,
Et dans ta joie exubérante
Tu t’ébats, tu humes
Ces restes d’herbes que le flot chasse jusqu’à toi,
Ces poissons, à même ta ceinture, comme autant de boutons,
Et te voilà partant à l’exploration d’une enfance.
Au premier rang les morts…
[…] Pour eux tu tailleras dans tes mots une longue, longue complainte
Que tu étendras sur eux
Comme une cape à très précieuse fourrure.
[…] Tu inviteras chez toi, et longtemps, le monde
Dans l’espoir qu’il t’explique comment il procède,
Tu scruteras avec lui le pourquoi de tel ou tel mal,
Tout en cherchant un toit à l’harmonie.
Tu vivras de tâches manuelles
Et souvent resteras à ne rien faire,
Chômant sous un soleil porté au fond de toi,
Tu donneras des cours d’arabe à une touriste
Finalement rebutée par les obstacles du dâd*,
Et te laissant à tes efforts.
Puis, la nuit venue et la maison retrouvée,
Tu commenceras par ôter tes chaussures,
Comme on le fait pieusement
Pour rendre visite au tombeau du saint qui vous est le plus cher.
Tu es cet homme qui veillait et parlait
En compagnie d’une chandelle
Dont la mèche prenait racine au cœur.
L’énigme ne se dérobera plus longtemps à ta lucidité,
Elle ne cachera pas indéfiniment
La mèche,
L’amante,
La seconde terre,
Le poème.
* Quinzième lettre de l’alphabet arabe, connue pour être la plus difficile à prononcer pour un apprenant.
« Exil durement subi puis assumé », résume Khalid Lyamlahy. Le poète a surmonté ses tourments et établi son programme. Parlant des autres poèmes de cette partie, Lyamlahy ajoute : « En recommandant à son pays d’aimer ses enfants (« Il faut donner à tes enfants leur plein d’amour », écrit Hassan), ou en saluant les ombres qui hantent sa mémoire, le poète dresse les contours d’une terre natale définie autant par la distance que par la douleur de la défaite : « L’Irak est loin, et nous voici processions de vaincus, lèvres serrées, / Toussant la nuit sur un brouillard lourd à nos cœurs. » Si omniprésents sont le rappel de la disparition et l’amertume laissée par l’absence (en particulier celles du père, de la mère et d’un ami peintre Ahmad Amir) que cette poésie, comme le note Khalid Lyamlahy, semble « entraîner morts et vivants dans un même mouvement ».
Christian Garaud est né à Poitiers en 1937. Il est membre du comité de D’Ailleurs poésie. Après avoir enseigné le français en Irlande, en Suède et au Canada, il est devenu professeur à l’université du Massachusetts à Amherst, où il s’est tout particulièrement intéressé à Victor Segalen, Jean Paulhan, Annie Ernaux et au problème du stéréotype. Il réside maintenant à Washington. Depuis 2004, il écrit poèmes, textes et traductions dans une dizaine de revues en France et aux États-Unis. Il a publié en français entre autres aux éditions Décharge/Gros Textes, des Vanneaux, ou La Porte. Aux États-Unis, il fait aussi partie d’un groupe d’une cinquantaine de membres faisant circuler des poèmes inédits en anglais sur la toile tous les quinze jours.





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