D’où venons-nous ? que sommes-nous ? où allons-nous ? Éternelles questions existentielles auxquelles Alexandre Leboeuf choisit de répondre par la poésie, dans cet opus à la saveur à la fois philosophique et lyrique… avec un soupçon de mythologie. Alors, avec le poète, « Allons explorer ce monde / plonger tête première / dans les souffrances d’une vie tragique / nous égarer / nous perdre / errer / puis nous faire germes, fleurs, humus / rocs et glaciers ». Ces quelques vers, si l’on y voit un condensé du recueil, montrent que les textes relèvent en même temps d’un discours de fin du monde (comment échapper à « la tragique destinée des songes » ?) et d’une renaissance subséquente. Renaissance qui passe par une nature dont nous, humains, sommes partie intégrante (comment ne pas aspirer à « l’innocence joyeuse des enfants / le plaisir d’être ensemble / la puissance rassurante du clan » ?).

Insistant sur « les horreurs, les déclins / et les tragédies oubliées » — on notera après déjà quelques citations le nombre important de mots relatifs à la tragédie, ce qui n’est bien sûr pas fortuit, l’auteur ayant commis un Antimanuel de mythologie grecque en trois volumes chez le même éditeur —, Alexandre Leboeuf commence par la description sans concession d’un monde au bord de l’effondrement, quasi déjà postapocalyptique. Beaucoup de questions, d’interrogations philosophiques jalonnent les vers. Dans le poème éponyme du livre, les rivières, témoins de la déchéance, « se remémorent l’océan premier / évoquent meurtries la pénible naissance du monde / l’harmonie utérine depuis longtemps rompue ». Cette « improbable genèse » grouille de vie, mais souvent surgie de la mort : « Tu ne verras jamais autant de vie / noce frénétique / ou carnaval endiablé / qu’autour du corps d’un chevreuil / gisant / éventré / les viscères exposés / le sang abreuvant la sphaigne ». On se prend à céder au pessimisme, un instant, puisque « l’avenir aura lieu sans nous ». Et puis, au fil des poèmes, se redresse la volonté, s’affirment les intentions du poète : « Je voudrais créer des soleils exubérants / des centaines de milliards de soleils irradiant / jusqu’aux plus lointains horizons ». Y aurait-il un espoir ? Cet espoir, d’ailleurs, ne viendra-t-il pas du lyrisme pleinement revendiqué de l’auteur ?

Oui, car « sous la surface enluminée / du Saint-Laurent / d’étranges témoins contemplent la féérie des eaux / et participent discrètement à la célébration des mystères ». Les rivières étaient en deuil, le fleuve sonne la rébellion devant l’inexorable. C’est la nature, nous compris, qui donne le la de l’après, qui se transforme au « retour glorieux des muses du printemps », lorsque se révèle que « chaque morceau d’écorce est un poème ». « dans la langue sacrée des oiseaux / nous sommes la vie / nous sommes la mort / nous sommes la chute / nous sommes l’éclosion ». Alors, enfin, nous pourrons, après la catastrophe, « danser dans la clarté terrifiante des ruines ».

Alexandre Leboeuf, Le Deuil des rivières, éditions de l’Instant même, ISBN 978-2-89873-085-6

« Crépuscule des idoles (le révolté) » et « L’aube des érables »

par Alexandre Leboeuf (lu par Florent Toniello) | Le Deuil des rivières

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Florent Toniello, né en 1972 à Lyon, est le responsable de ce site, membre du comité de D’Ailleurs poésie. Il commence une première vie dans l’informatique au sein d’une société transnationale, à Bruxelles et ailleurs. En 2012, il s’installe dans la capitale grand-ducale ; sa deuxième vie l’y fait correcteur, journaliste culturel et poète. S’ensuivent dix recueils de poésie publiés au Luxembourg, en Belgique et en France, une pièce de théâtre jouée au Théâtre ouvert Luxembourg, ainsi qu’un roman et un recueil de nouvelles de science-fiction. Pour l’instant, il n’est pas question d’une troisième vie. Son blog : accrocstich.es.