Dans ce recueil en forme de triptyque, Serge Marcel Roche commence par se faire chantre de cet Est-Cameroun où il a longtemps vécu, revêt ses habits traditionnels de griot. Ainsi « Bois rouge », la première partie, est-elle une « Improvisation du chant pour instruments de la forêt ». De « La pluie sur les lames », du « vent des mains dans les coques brunes » naissent les sons de « la gravide », « la prégnante », cette forêt mère qui enfante le rythme et la mélodie. Strophes chamaniques, strophes mystiques parfois, où « Les couleurs de tambour » enjoignent à la synesthésie totale, à la faveur des phrases du poète. « Il fait froid quand nous ne sommes pas / Enroulés dans le pagne des mots » ? Alors voici qu’il nous offre « La parole / En longue plume blanche ». Elle vibre de sons hypnotiques dans les manguiers, convoque « la douceur de l’antilope / Et l’ironie de l’éléphant » ; le mortier et le pilon claquent dans cette nuit que les marimbas éclairent de leurs tintements. « La forêt c’est de la musique » : voilà le credo de l’auteur pour cette évocation sensorielle prenante, qui nous plonge dans une atmosphère africaine à la fois bien réelle et fantasmée. Et dans notre chair, à la lecture, « les corps se mêlent / Étrangement à sa musique ».
« Tant d’images / Qui s’entrechoquent / Se superposent / Glissent s’engravent / Dans la mémoire / Sur le fond de vase » : la deuxième partie, « Génésie », s’attelle au travail de mémoire. Elle emprunte pour cela un style plus narratif, moins onirique. Sur la quatrième de couverture, on apprend que Serge Marcel Roche y a rassemblé des poèmes « à partir et pour partir de l’enfance » ; Lyon, sa cité natale, y figure en visions un peu brouillées — brumes de l’enfance obligent —, puisque « Chacun crée son histoire / À repartir de rien ». Même si, lorsqu’on connaît la ville, lire « On a foutu le camp / Au Pont-Mouton » révèle avec précision l’endroit. De même, Lyonnaises et Lyonnais voudront peut-être reconnaître l’île Barbe dans cette île non nommée, omniprésente pourtant dans cette partie. Mais le lieu, justement, ne revêt pas tant d’importance. C’est l’ambiance (« Un flot montait de terre / Il pleuvait par l’en dessous / Des choses »), l’éveil des sens (« L’odeur de femme des framboisiers ») qui comptent ici… et surtout le chemin vers l’avenir. Chemin vers la poésie lorsqu’on rencontre « L’initialité du poème », et surtout chemin vers l’Afrique : « Il y avait derrière l’immeuble / Une pente grossière / Un sentier des buissons / D’anémiques herbages / Et c’était sans beauté / Mais ç’allait vers là-bas / Où l’or d’une vierge noire / Tombait jusqu’à ses pieds ». Tout paraît, dans cette partie, porter l’auteur vers sa destinée, sans pourtant qu’il en soit conscient.
La dernière partie du triptyque, « Lignages », continue dans une veine identique, en devenant toutefois plus précise sur les lieux et les situations. Le « dimanche aux États-Unis » (quartier du 8e arrondissement lyonnais, pas le pays !), la colline de l’Observance et ses pentes, Guignol même, viennent éclaircir avec l’âge les brumes de l’enfance. Si la nostalgie affleure par moments, là aussi on peut sentir le désir d’ailleurs, l’expatriation qui adviendra : « Confusion des couleurs / Existe un autre monde, / Ailleurs, obscurément perçu / Par touches de regard, / En-delà du plaisir de vaguer / Sur les lignes géographiques, / Les courbes du climat, / Quand d’avance l’on sait / Que toutes choses sont / Très loin derrière le rêve / Ou l’antériorité de la mémoire. »
En trois étapes à la chronologie chamboulée, liées par un rythme percussif qui oscille souvent autour de l’hexamètre, parsemées de rimes, Serge Marcel Roche nous offre son parcours. « Peut-être écrit-on / Parce que l’on regrette » ? On ne regrette en tout cas pas de s’enfoncer avec lui dans une nuit où résonnent les marimbas.
Serge Marcel Roche, Tout commence par les marimbas de la nuit, La Rumeur libre éditions, ISBN 978-2-35577-398-3

Extrait de la première partie, « Bois rouge »
Florent Toniello, né en 1972 à Lyon, est le responsable de ce site, membre du comité de D’Ailleurs poésie. Il commence une première vie dans l’informatique au sein d’une société transnationale, à Bruxelles et ailleurs. En 2012, il s’installe dans la capitale grand-ducale ; sa deuxième vie l’y fait correcteur, journaliste culturel et poète. S’ensuivent neuf recueils de poésie publiés au Luxembourg, en Belgique et en France, une pièce de théâtre jouée au Théâtre ouvert Luxembourg, ainsi qu’un roman et un recueil de nouvelles de science-fiction. Pour l’instant, il n’est pas question d’une troisième vie. Son site personnel : accrocstich.es.
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