Jacques Probst, « funambule sur le peu fiable fil du temps », offre dans ce recueil des poèmes en majorité écrits pour les quarante ans de sa fille Marie. Peut-on encore offrir de la poésie sans décevoir de nos jours ? Bien sûr, puisque, comme il l’annonce avec malice dès le premier poème, « tout ça est accompagné d’un bon d’échange ». Ici, la musique des mots est essentielle pour le poète, qui évoque Schubert (« le long du fleuve / le corps laissé libre / par l’évanouissement du vent », écrit-il dans un texte titré d’après le numéro de catalogue de la dernière sonate pour piano de ce dernier), Chopin ou Aznavour. « Musique ! Musique ! », sera d’ailleurs le vers ultime du recueil. En guise de mélodie, les vers libres s’agrémentent de rimes souvent — mais pas toujours —, dans un mouvement de balancier qui rythme les quarante-huit pages de cet ouvrage joliment imprimé.

« De ma vie / j’ai usé à longueurs de méchants archets / jusqu’à l’avant-dernière corde » : filant la métaphore musicale tout au long de l’ouvrage, Jacques Probst se penche sur sa vieillesse, la dissèque. Ce n’est pas un hasard si des poèmes s’intitulent « Désabus » ou « Prométhée vieillissant », car l’auteur ne se fait pas de cadeaux. « Vieux con qui n’écoute plus personne », dernier des Cherokees qui « n’a plus la faveur des bêtes, ni n’a celle des humains », il brosse une série d’autoportraits ironiques, maniant la poésie comme une lanterne de lucidité sur sa condition. Cadeau d’anniversaire, vraiment ? Peut-être, après tout, n’est-ce pas si étonnant : la lucidité, le refus de la dissimulation sont eux aussi des présents. D’autant que le poète est conscient de son utilité. Évoquant dans un texte la légende de l’existence d’un dernier tigre blanc, auquel on ne manquera pas de l’identifier, il demande : « Que deviendrait le monde sans un seul tigre blanc pour vivre dedans ? » Excellente question, qui prouve combien la poésie a besoin de voix expérimentées et sagaces, tout autant que de jeunes tigres et tigresses bariolées.

Jacques Probst, Poèmes pour Marie, Bernard Campiche éditeur, ISBN 978-2-88927-525-7

Au revoir madame

par Jacques Probst (lu par Florent Toniello) | Poèmes pour Marie

0 commentaires

Soumettre un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

seize + douze =

Florent Toniello

Florent Toniello, né en 1972 à Lyon, est le responsable de ce site, membre du comité de D’Ailleurs poésie. Il commence une première vie dans l’informatique au sein d’une société transnationale, à Bruxelles et ailleurs. En 2012, il s’installe dans la capitale grand-ducale ; sa deuxième vie l’y fait correcteur, journaliste culturel et poète. S’ensuivent huit recueils de poésie publiés au Luxembourg, en Belgique et en France, une pièce de théâtre jouée au Théâtre ouvert Luxembourg, ainsi qu’un roman et un recueil de nouvelles de science-fiction. Pour l’instant, il n’est pas question d’une troisième vie. Son site : accrocstich.es.