Autrement (Otherwise)
Je suis sortie de mon lit
sur deux solides jambes.
Il aurait pu en être
autrement. J’ai mangé
des céréales, bu du lait
sucré, mangé une pêche
bien mûre, impeccable.
Il pouvait en être autrement.
J’ai gravi la colline avec le chien
jusqu’au bois de bouleaux.
Toute la matinée j’ai fait
le travail que j’aime.
À midi je me suis allongée
avec mon partenaire. Il pouvait
en être autrement.
Nous avons dîné ensemble
à une table avec des bougeoirs
en argent. Il aurait pu
en être autrement.
J’ai dormi dans un lit
dans une chambre avec des tableaux
sur les murs, et j’ai
prévu une autre journée
exactement comme celle-là.
Mais un jour, je le sais,
il en sera autrement.
Photo : Colleen McKay, CC BY-SA 4.0
III
Comme nous ne sommes pas jeunes, les semaines doivent rattraper le temps
des années où nous nous sommes manquées. Pourtant, seule cette étrange distorsion
du temps me dit que nous ne sommes pas jeunes.
Ai-je une seule fois marché dans les rues matinales à vingt ans,
les membres ruisselant d’une joie aussi pure ?
me suis-je déjà penchée à une fenêtre sur la ville
pour écouter le futur qui vient
comme j’écoute ici, mes nerfs accordés à ton appel ?
Et toi, tu te déplaces vers moi avec le même tempo.
Tes yeux sont éternels, l’étincelle verte
de l’herbe aux yeux bleus du début de l’été,
le cresson sauvage bleu-vert lavé par le printemps.
À vingt ans, oui : on pensait qu’on vivrait toujours.
À quarante-cinq ans, je veux connaître même nos limites.
Je te touche en sachant que nous ne sommes pas nées demain,
qu’en un sens, chacune de nous aidera l’autre à vivre,
que quelque part, chacune de nous aidera l’autre à vivre.
Jean Paulhan disait que la différence entre l’amour et l’érotisme, c’est que l’amour est une surprise. On sent dans ce poème l’émerveillement d’être amoureux. C’est la découverte d’une nouvelle aventure. Et une aventure que l’âge des amantes rend d’autant plus étonnante, imprévisible. C’est dans ce contexte que je lis le poème intercalé entre les poèmes XIV et XV :
(Le poème flottant, non numéroté)
Quoi qu’il nous arrive, ton corps
hantera le mien — tendre, délicat
ta manière de faire l’amour, comme la fronde à demi courbée
des crosses de fougères dans les forêts
tout juste baignées de soleil. Tes cuisses voyageuses, généreuses
entre lesquelles mon visage entier est venu encore et encore —
l’innocence et la sagesse de l’endroit que ma langue a trouvé là —
la danse vive, insatiable de tes mamelons dans ma bouche —
ton contact sur moi, ferme, protecteur qui me
cherche, ta langue forte et tes doigts fins
me touchant là où je t’ai attendue pendant des années
dans ma grotte rose-mouillée — quoi qu’il arrive, il y a ça.
Poème érotique ? Poème d’amour, plutôt. Lorsque Abélard et Héloïse sont tombés amoureux, ils ont écrit qu’il n’y avait pas de faute morale à tomber dans la luxure quand c’était un effet de l’amour et non par perversité (disons : simple désir érotique). Ces poèmes d’amour ne se limitent pas à l’amour. Il ne s’agit pas d’un amour où les amantes se replient sur elles-mêmes. Au contraire :
II
Quel genre de bête transformerait sa vie en mots ?
De quelle expiation s’agit-il ?
— et pourtant, quand j’écris des mots comme ceux-là, je vis aussi.
Tout ça a-t-il à voir avec le signal crié des carcajous,
cette cantate modulée de la nature ?
ou, quand loin de toi j’essaie de te recréer en mots,
est-ce que je t’utilise simplement, comme une rivière ou une guerre ?
Et comment ai-je utilisé les rivières, comment ai-je utilisé les guerres
pour éviter d’écrire sur la pire chose au monde —
non pas les crimes des autres, ni même notre propre mort,
mais notre incapacité à vouloir notre liberté avec suffisamment de passion
pour que les ormes contaminés, les rivières malades, les massacres semblent
de simples emblêmes de cette profanation de nous-mêmes ?
Commence ainsi une réflexion sur les rapports entre les êtres vivants et les mots, entre les animaux et les êtres humains. De quelle expiation s’agit-il ? On peut penser à la Belle et la Bête. Idée vite écartée. Quel rapport y a-t-il entre notre mode de communication et celui des carcajous ? Puis la question prend une autre forme : est-ce que j’utilise ce langage humain pour éviter d’écrire sur la pire chose au monde ? C’est-à-dire notre lâcheté qui serait la cause de notre incapacité ? On voit la richesse thématique de ce poème. Dans un autre, la réflexion sur les rapports entre les animaux et les êtres humains prend une autre direction :
X
Ta chienne, tranquille et innocente, sommeille à travers
nos pleurs, nos conspirations murmurées à l’aube
nos coups de téléphone. Elle sait — que peut-elle savoir ?
Si avec mon arrogance humaine je prétends lire
dans ses yeux, je n’y trouve que mes propres pensées animales :
que les créatures doivent se trouver les unes les autres pour le confort du corps,
que les voix de la psyché traversent la chair
plus loin que l’épais cerveau n’aurait pu le prévoir,
que les nuits planétaires deviennent froides pour celles
dans le même voyage qui veulent toucher
une créature-voyageuse jusqu’à la toute fin ;
que sans tendresse, on est en enfer.
Fernand Deligny estimait que l’apparition du langage articulé avait coupé les êtres humains de leurs origines animales. Au milieu du siècle dernier, antispéciste avant l’heure, il critiquait déjà « l’arrogance humaine » et voyait « une fêlure » là où nous voyons le plus souvent notre plus grande victoire. Mais nous avons en commun avec les animaux le sens du toucher. La caresse n’a pas besoin de mots. Comme il résonne fort dans notre monde cruel, ce dernier vers : sans tendresse, on est en enfer ! Un monde cruel et injuste que la poète ne cesse de dénoncer, à commencer par la façon dont les femmes y sont traitées. Il faut « prendre en compte » (poème V) :
[…] les fantômes – leur mains serrées pendant des siècles —
des artistes qui meurent en couches, des guérisseuses carbonisées sur le bûcher,
des siècles de livres non écrits […]
[…] fixer des yeux cette absence
d’hommes qui ne voulaient pas, de femmes qui ne pouvaient pas, parler
de notre vie — ce trou encore inexploré
appelé civilisation, cet acte de traduction, ce demi-monde.
Christian Garaud est né à Poitiers en 1937. Il est membre du comité de D’Ailleurs poésie. Après avoir enseigné le français en Irlande, en Suède et au Canada, il est devenu professeur à l’université du Massachusetts à Amherst, où il s’est tout particulièrement intéressé à Victor Segalen, Jean Paulhan, Annie Ernaux et au problème du stéréotype. Il réside maintenant à Washington. Depuis 2004, il écrit poèmes, textes et traductions dans une dizaine de revues en France et aux États-Unis. Il a publié en français entre autres aux éditions Décharge/Gros Textes, des Vanneaux, ou La Porte. Aux États-Unis, il fait aussi partie d’un groupe d’une cinquantaine de membres faisant circuler des poèmes inédits en anglais sur la toile tous les quinze jours.





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