Un ami m’a récemment fait découvrir un poète américain que je crois peu connu en France : Jack Gilbert (1925-2012). Quelques poèmes de lui ont été publiés ici ou là dans des revues, mais je n’ai pas trouvé de traduction de ses recueils en français. Aux États-Unis, la plupart de ses poèmes ont été rassemblés et publiés chez Knopf en 2012 sous le titre Collected Poems. C’est le livre que j’ai entre les mains. On y trouve de nombreux poèmes où il est question, entre autres choses, de sa vie avec les femmes qu’il a aimées, en particulier Michiko Nogami, poète elle-même, qui est morte d’un cancer à l’âge de 36 ans en 1982. Gilbert a publié cette année-là un petit recueil de poèmes, intitulé Kochan, consacré à Michiko Nogami. J’imagine que c’était un mot de son cru qu’il utilisait dans l’intimité, « ko » étant la dernière syllabe du prénom de la femme aimée, et « chan » un suffixe d’affection en japonais. Voici quelques-uns de ces poèmes (c’est moi qui traduis de mon mieux), à commencer par le plus célèbre (repris dans Collected Poems) :

Michiko morte
 
Comme quelqu’un portant une boîte trop lourde,
il réussit d’abord à placer ses bras en dessous.
Quand la force des bras s’épuise,
il déplace ses mains pour qu’elles saisissent
les coins et tirent le poids contre
sa poitrine. Il déplace légèrement ses pouces
quand les doigts donnent des signes de fatigue, et ça permet
à d’autres muscles de prendre la relève. Après ça,
il porte la boîte sur son épaule, jusqu’à ce que le sang
quitte le bras qui est tendu pour stabiliser
la boîte, et que le bras devienne engourdi. Mais maintenant
l’homme peut tenir la boîte par en dessous de nouveau
si bien qu’il peut continuer à vivre sans plus jamais la poser.

Cette description si minutieuse, si concrète, est étonnante. Sans le titre, saurait-on qu’il s’agit d’un homme endeuillé faisant l’expérience du chagrin et luttant pour essayer de retrouver une sorte d’équilibre ? Parfois, le poème de Gilbert cite des vers de la femme aimée, donnant l’impression que le dialogue entre les amants continue après la mort de Michiko :

Michiko Nogami (1946-1982)
 
Est-elle plus apparente parce qu’elle n’est
plus à jamais ? Sa blancheur est-elle plus blanche
parce qu’elle avait la couleur d’un miel pâle ?
Une cheminée rendant le ciel plus visible.
Une morte remplissant le monde entier. Michiko
dit. « Les roses que tu m’as données me tiennent éveillée
à cause du bruit que font leurs pétales en tombant. »

Parfois Gilbert se contente de donner le texte du poème de Michiko :

Chanson
 
Une étrange rivière sans nom
coule de mon cœur
pour entrer dans ce monde
tandis que, joyeuse, j’essaie
de trouver un pays
où ne vit personne.

J’aime beaucoup les derniers vers du poème le plus long de Kochan. Il n’a pas été repris dans Collected Poems. Aucune trace d’une sentimentalité facile. C’est une sorte de méditation dans un moment de sérénité. Je m’abstiens de tout autre commentaire, mais je précise que le poète vivait alors avec Michiko dans une île grecque.

Les nuits et quatre mille matins
 
[…]
Notre passé est l’orchestre où se fond le ténor qu’est notre présent.
Les onze années avec Michiko, c’est moi. Ces mois
dans les jardins de Kyoto, et elle avec moi maintenant parmi
ces arbres fendus, c’est tout du bonheur. La mémoire
c’est le capital que nous avons dans nos vies.
 
Michiko appelle à voix basse du verger en moi.
Elle s’échappe et rit, douce et contente.
Je sais qu’elle est là, elle et son cœur timide
et ses petits seins, là avec les pommiers et les figues,
tout invisible qu’elle soit parmi les feuilles.
L’air est frais autour d’elle.

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Christian Garaud

Christian Garaud est né à Poitiers en 1937. Il est membre du comité de D’Ailleurs poésie. Après avoir enseigné le français en Irlande, en Suède et au Canada, il est devenu professeur à l’université du Massachusetts à Amherst, où il s’est tout particulièrement intéressé à Victor Segalen, Jean Paulhan, Annie Ernaux et au problème du stéréotype. Il réside maintenant à Washington. Depuis 2004, il écrit poèmes, textes et traductions dans une dizaine de revues en France et aux États-Unis. Il a publié en français entre autres aux éditions Décharge/Gros Textes, des Vanneaux, ou La Porte. Aux États-Unis, il fait aussi partie d’un groupe d’une cinquantaine de membres faisant circuler des poèmes inédits en anglais sur la toile tous les quinze jours.