« te rappelles-tu / nos voix sous les décombres / le ciel avait ce jour-là / la couleur triste de tes yeux / et le soir tombait comme / des morts tombés du ciel ». Dans Constellations des ruines, Watson Charles se laisse aller à la fascination qu’exercent les bâtiments usés, les vieilles pierres, les ravages du temps… mais peut-être surtout, à travers ceux-ci, à celle que distillent les « ruines des humains » (citation de Lautréamont en exergue). Invoquant « les albatros et les dépouilles des mortels », il construit un recueil crépusculaire, où l’inexorable se voit offrir un traitement lyrique et ample : « j’abats nos ruines telles des épopées auxquelles nous croyons ». Le désespoir, cependant, n’est pas de mise. Car « il n’est plus de soleil / que dans la révolte des hommes », et si le poète fait des constats amers, ce n’est pas par inaction contemplative. Au contraire, « j’appartiens à ce peuple / couleur d’aube vibrant le ciel de ses dieux païens / avec sa voix rauque / et battant la terre de ses pieds argileux » ; versifier les ruines en tapant des pieds, c’est aussi déjà agir, ne serait-ce que pour témoigner, pour briser le silence.
À un premier long poème où résonnent « les hurlements des bêtes / sur les rochers sombres tels des feux sortant des entrailles », non situé géographiquement — cité imaginaire ou abstraction ? —, succèdent deux autres consacrés à des villes. Rome, d’abord : « j’appelle cette ville immobile, déchue loin de la parole souterraine, loin de la terre et ses denrées ». L’auteur, « dans la cave noire des bêtes », déambule parmi les « murs effondrés », se gorge de l’atmosphère délétère et de l’antique « voix des agonies » ; il compose des vers magiques qui font revivre le passé, tutoie la ville dans ce qu’il faut bien nommer des strophes de fascination amoureuse, quoique morbide. « je — mon amas de terre — porte / triomphalement la lance amère / jusqu’à la chair impure » : les images sont intenses, longues en bouche, parfois étourdissantes. Puis vient Port-au-Prince, « cette terre tarie / de poussière vagabonde / et de deux siècles de combats ». Sous l’égide d’Eschyle et de Louis-Philippe Dalembert, un poème plus court, plus politique, encore plus fort : « frappez la tombe des morts, frappez les flammes sanglantes » ! Le poète y « arpente [ses] festins nus », dans sa patrie, offrant le pinacle d’un recueil puissant.
Alors, six brefs poèmes, dédicacés pour la plupart, viennent clore le livre en faisant retomber la tension, même si l’on y trouve aussi « la détresse des hommes ». On ne ressort pas indemne des ruines de Watson Charles. Hélène Fresnel, la préfacière, parle de « verbalisation comme acte de puissance au milieu des ténèbres ». Qu’elle a raison !
Watson Charles, Constellations des ruines, Æthalidès, ISBN 978-2-491517-71-7
Port-au-Prince
Florent Toniello, né en 1972 à Lyon, est le responsable de ce site, membre du comité de D’Ailleurs poésie. Il commence une première vie dans l’informatique au sein d’une société transnationale, à Bruxelles et ailleurs. En 2012, il s’installe dans la capitale grand-ducale ; sa deuxième vie l’y fait correcteur, journaliste culturel et poète. S’ensuivent dix recueils de poésie publiés au Luxembourg, en Belgique et en France, une pièce de théâtre jouée au Théâtre ouvert Luxembourg, ainsi qu’un roman et un recueil de nouvelles de science-fiction. Pour l’instant, il n’est pas question d’une troisième vie. Son blog : accrocstich.es.





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