« une étonnante fée alcoolique te gagne » : si le style de Katia Bouchoueva est ici narratif en apparence, les images sont travaillées, parfois brouillées au point que l’on n’essaie plus de suivre un récit ; on entre dans un univers poétique qui nous embrasse, nous accueille pour nous plonger dans un bain de sensations, frotter « les muqueuses des villages intérieurs ». « Sœur Bénédicte nous fabrique des oreilles, / mais c’est pas sûr qu’on entende un jour » : comme les personnages qui traversent le recueil, on traverse les vers tous les sens aux aguets… parce qu’il n’est pas question de s’endormir dans une poésie qui refuse de ronronner ! Cette « tentative de lesbianisme métaphysique » — ainsi en parle la poétesse — se base d’ailleurs sur une solide expérience : « Un jour sur une terrasse d’un vieux café enfin ouvert / j’ai avalé une religion entière / au nom de la fille, au nom de la mère, / au nom du livre et du vinyle / qui doit tourner toute la nuit ».
Comment rendre, donc, la métaphysique qui traverse cet ouvrage ? Peut-être en rapportant que le monastère où nous mène le tout premier poème est un symbole récurrent fort, qui installe le religieux dans le temporel (« Au rez-de-chaussée un squat, / à l’étage un couvent », sera-t-il écrit plus tard). Mentionnons aussi ces indications horaires mises en regard des prières d’adoration, des laudes ou des complies… parce que l’heure des complies, c’est aussi celle de l’apéro : « on a vu : / des ventres nus, un doigt sur le nombril, un œuf doré tourner / comme un malade sur l’herbe bleue où pousse / une rose et tendre barricade, / une silencieuse teuf ». Le sacré et le profane, un sacré mélange, pourrait-on dire, qui se met en place peu à peu. Un mélange dans lequel se fond également l’amour, en témoigne celui pour les reines-mages : « Mon petit utérus renversé / se sentait russe, / se croyait français, / devenait savoyard et breton, / devenait chrétien et athée / à tour de rôle ». Métaphysique certes, mais l’aspect physique n’est pas occulté. Il est bien précisé, par exemple, que « Plus les pierres sont douces / plus les corps sont neufs ».
À la fois nonne et meuf (même si les voix officiellement alternent), à la fois poétesse et contemplatrice des mystères du monde, Katia Bouchoueva se montre pratiquante, « de confession lesbienne », et versifie son prosélytisme pour « réensoleiller les intérieurs des corps / par le biais des aurores boréales / cachées dans des bouteilles chez des potes ». Ses textes oscillent entre lyrisme, mysticisme et dérision, regorgent de couleurs (« c’est la dispersion / de la lumière par les gouttes / de sueur violette et orange, / verte et rouge et extraterrestre »), secouent les mythes de certaines Écritures, nous happent par leur trivialité sérieuse. Thérèse de Lisieux, Rosa Luxemburg, Alexandra Kollontaï, entre autres, se glissent dans l’argumentation, comme les poétesses Marie de Quatrebarbes ou Laure Gauthier. « Dieu existe-t-elle ? » En tout cas, le lesbianisme métaphysique tient là un bréviaire.
Katia Bouchoueva, La Nonne et la Meuf, éditions MF, ISBN 978-2-37804-110-6

« Homme » et « Reines-mages »
Florent Toniello, né en 1972 à Lyon, est le responsable de ce site, membre du comité de D’Ailleurs poésie. Il commence une première vie dans l’informatique au sein d’une société transnationale, à Bruxelles et ailleurs. En 2012, il s’installe dans la capitale grand-ducale ; sa deuxième vie l’y fait correcteur, journaliste culturel et poète. S’ensuivent dix recueils de poésie publiés au Luxembourg, en Belgique et en France, une pièce de théâtre jouée au Théâtre ouvert Luxembourg, ainsi qu’un roman et un recueil de nouvelles de science-fiction. Pour l’instant, il n’est pas question d’une troisième vie. Son blog : accrocstich.es.





0 commentaire