Je continue ma lecture du livre de John Keene. Dans Punks, il donne souvent à ses poèmes des formes différentes. Il expérimente. Ainsi, dans « L’Ange de l’Improvisation », il est difficile de faire plus court, voire plus énigmatique :

            VIENS

        ÉGARÉ + BÉNI

            PARS

S’agit-il d’une heureuse et brève rencontre ? C’est ce que suggère le contexte : le poème figure dans la partie intitulée « Aire de jeu », où le poète évoque les expériences sexuelles de sa jeunesse.

Dans la partie intitulée « Dix choses que je fais tous les jours », le poète s’adresse au lecteur :

Cadeau
 
Cher ——
Ci-joint 20 déclarations, à lire en lieu et place d’un poème.
Ci-joint une poétique en fonction de laquelle tu peux déduire une éthique.
Ci-joint quelques traits d’esprit, autrement dit une manière de voir.
Ci-joint l’esprit de la littérature et le potentiel d’une culture.
Ci-joint l’espace, le temps, et quelques variations sur la géométrie.

[…]

Ci-joint cette ultime phrase, une palinodie, si toi et moi voulions retirer tout ce qui vient d’être dit.

Drôle de cadeau ! À la fin, le poète se moque de lui-même, ce qui va bien avec la citation de Justin Chin qui ouvre cette partie : « Maintenant je ne sais plus rien ».

Une autre partie du livre est intitulée « Arbres », et il est précisé qu’il s’agit de neuf poèmes collaboratifs écrits avec Cynthis Gray. Le résultat est curieux. Voici le premier de ces poèmes :

Arbre
 
l’arbre, une ombre
sur le mur de
béton dessine des ombres
sur ses ombres
depuis le sol aveuglant
amènent à fixer
brindille mauve jusqu’à l’art-
ificiel savoir
qu’il te faut re-
culer pas à
pas faire de petits
pas et entendre
les nuages dis-
tribués en petits cailloux,
rejetés en
petits cailloux ou petites couleurs
du ciel tel un automne
cousu à la surface
du monde,
pour toi j’écris
ce paysage,
fais ce poème
pour te montrer
des choses te montrer.

John Keene reçoit le National Book Award, catégorie poésie, en 2022 pour Punks: New & Selected Poems. Photo : National Book Foundation, CC BY 3.0

Aucune précision n’est donnée sur la façon dont les auteurs ont procédé dans l’écriture de ce poème. À tour de rôle, un vers chacun ? En sachant ou en ignorant ce que l’autre venait d’écrire ?

Le poème qui m’a intéressé le plus (sur le plan de la forme) est le suivant. Il a le même titre que le livre. Trop long pour être cité en entier (il couvre cinq pages), en voici le début :

PUNKS
 
HYPNOS SUR LA TÊTE DE LIT TEST UN THANATOS
À MES PIEDS TEST DEUX JUMEAUX QUI SAVENT
QUE JE N’EN AI PAS ENCORE FINI ME RESTE
UN AUTEL À TERMINER POUR UN CLIENT DES
PAYSAGES URBAINS POUR DES CONNAISSEURS
DE L’EAST SIDE EN 256 COULEURS TU M’EN
PRENDS RESTE TRANQUILLE À L’AFFÛT D’UNE
VEINE Y A QU’À PIQUER DÉBARQUÉ À NEW YORK
EN PROVENANCE DE SF ÇA JOUE L’HÉRITIER
DE LA BOURGEOISIE QUI POSSÉDAIT LE TOUT
PREMIER CASINO DE PHOENIX PAS JUSTE UN
ASIATE QUI ARRIVE DE NULLE PART ERTÉ
CHAGALL PICASSO REDON LÉGER LAWRENCE
UTRILLO MODIGLIANI VLAMINCK RENOIR MIRÓ
ÉCLATANT VERTIGE LES LIEUX LA FRÉNÉSIE LES
VISAGES LE LABYRINTHE DE LA VILLE LES JOLIS
RICAINS QUI M’ONT ACCUEILLI LES ESPACES
INTÉRIEURS QUE JE DESSINE LES POMPIERS QUI
S’EMBRASSENT LES SKATEURS QUI S’ENVOLENT
LES PIÉTONS LES HÉROS ET HÉROÏNES DE BD LE
PARFUM BRUN CAOUTCHOUTEUX ET FUMÉ DES
BITES DURES L’ODEUR FAUVE DE CE TYPE DANS
HELL’S KITCHEN LES EFFLUVES DE CROTTIN DE
CHEVAL DE SAUGE ET DE SUEUR LA GUERRE
ET LES RUMEURS DE LA GUERRE DOUX OUBLI
LES TOITS LES PONTS LA RONDE DES FLICS LES
TUNNELS S’ENFONÇANT DANS LES PROFONDEURS
DE L’HUDSON & CLINTON STANTON & FORSYTH
STREETS L’ODEUR CORPORELLE JE LA GOÛTE BG
HEAT NOUS PORTONS LES TRACES FANTÔMES
DE L’ADOLESCENCE L’IMPATIENCE QU’IL Y A À
ATTENDRE QUI SAIT CE QUE NOUS FUYONS DES
TEMPLES AFRICAINS DES GOSSES SUSPENDUS
DANS LADY LIBERTY HYPNOS QUI APPELLE TU
M’ENTENDS THANATOS […]

J’apprends que le mot « punk », au xvie siècle, était en anglais une insulte qualifiant quelqu’un de prostitué ou de vaurien. On sait que ce mot est devenu, pendant les années 1970, un terme désignant de jeunes gens manifestant, de différentes façons, leur refus de se conformer aux normes de la société. John Keene a bien connu certains d’entre eux, et, lorsqu’ils étaient poètes ou artistes, il s’est intéressé à leurs poèmes et à leurs tableaux. Ainsi, le poème « Punks » (les mots placés en exergue l’annoncent) a été écrit « d’après et pour Martin Wong ». « D’après » ? J’ai eu envie de me renseigner, d’autant plus que l’usage des lettres capitales dans tout le poème m’intriguait. Martin Wong (1946-1999) est un artiste et un poète qui a participé activement à la contre-culture hippie des années 1960-1970, d’abord à San Francisco, puis à New York à partir de 1978 dans le Lower East Side de Manhattan. Voici l’un de ses poèmes (figurant dans son recueil Footprints, Poems and Leaves — l’image provient du site de l’éditeur) :

J’ignore si John Keene a connu personnellement Martin Wong, mais j’ai appris qu’il s’était intéressé à ses archives déposées à New York University. On voit tout de suite pourquoi il écrit son poème « d’après » Martin Wong. Et la ressemblance n’est pas purement formelle. John Keene fait parler Martin Wong, l’« asiate » entre Hypnos et Thanatos, fils jumeaux de la nuit. La mort n’est pas loin. John Keene évoque le monde fantastique créé par l’artiste, l’usage de la drogue, l’homosexualité. Martin Wong permet ainsi à John Keene de donner au mot « punk » un sens tout particulier.

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Christian Garaud est né à Poitiers en 1937. Il est membre du comité de D’Ailleurs poésie. Après avoir enseigné le français en Irlande, en Suède et au Canada, il est devenu professeur à l’université du Massachusetts à Amherst, où il s’est tout particulièrement intéressé à Victor Segalen, Jean Paulhan, Annie Ernaux et au problème du stéréotype. Il réside maintenant à Washington. Depuis 2004, il écrit poèmes, textes et traductions dans une dizaine de revues en France et aux États-Unis. Il a publié en français entre autres aux éditions Décharge/Gros Textes, des Vanneaux, ou La Porte. Aux États-Unis, il fait aussi partie d’un groupe d’une cinquantaine de membres faisant circuler des poèmes inédits en anglais sur la toile tous les quinze jours.