Le recueil de textes de Christian Garaud intitulé Fais-moi entrer dans ton poème (dont nous avons publié des extraits) m’a beaucoup touchée.

C’est une sorte de dialogue, de correspondance entre lui et son épouse, Christine, morte soudainement il y a deux ans.

En le lisant, on pense à Victor Hugo et à son ouvrage Dernière Gerbe, bien sûr, mais aussi, et surtout, à Christian Bobin et à sa conversation avec Guislaine. Le poète écrit « pour réparer l’irréparable ».

J’ai été émue par les émotions qui se dégagent du texte, par ces multiples sensations, tour à tour vives et presque sereines. On y retrouve le regret et la honte d’être vivant alors que l’être aimée, elle, a perdu la vie : « tu mourais, je dormais / je ne me le pardonne pas ». Mais on y retrouve aussi la volonté de continuer à parler de l’autre, à évoquer son nom. Tant qu’on parle, tant qu’on écrit, l’autre vit : « je prononce ton nom ».

Pourtant, Christine demande au poète d’apprendre « à vivre avec moi et sans moi », ce qui rappelle le « et ce n’est pas toi et c’est toi encore » de Christian Bobin. L’autre est partout : dans les souvenirs, les photos, l’évocation de moments simples de la vie partagée.

J’ai particulièrement aimé ces vers : « nous écrivions à tour de rôle / dans le même cahier à spirale », ou encore le rituel du soir : « qui allait éteindre / la lampe de chevet ».

Bien sûr, comme dans tous les deuils, les regrets planent parfois sur les souvenirs. Mais ce sont l’immense tendresse et la douce connivence qui l’emportent, celles des moments « où la vie allait encore de soi ».

Et puis il y a ce mot « clôture », qui semble n’avoir aucun sens tant le deuil se poursuit et se confond avec l’être. Cela ne manque pas de rappeler Paul Auster lorsqu’il évoque le vieillissement, les pertes qui s’accumulent et la manière dont notre monde intérieur se transforme au fil du temps :

By the age of fifty, most of us are haunted by ghosts. They live inside us and we spend as much time talking to the dead as to the living…

À l’âge de cinquante ans, la plupart d’entre nous sommes hantés par des fantômes. Ils vivent en nous et nous passons autant de temps à parler aux morts qu’aux vivants…

Il n’y a pas de point final dans le recueil, car il n’est pas possible de ne pas poursuivre cette conversation avec la personne aimée. Le dialogue continue autrement, dans le souvenir, dans l’écriture, dans les mots qui permettent encore de faire vivre l’autre.

« quand je ferme les yeux / ton éclat de rire / résonne dans ma gorge »

Nuage de mots généré avec le site cloudmywords.com

Valérie Harkness est la fondatrice du site D’Ailleurs poésie. Pédagogue, traductrice, tisseuse de liens multiples entre les cultures, notamment britannique et française, elle a porté sa passion de la langue dans de nombreux recueils parus entre autres aux éditions Rhubarbe, Jacques André, du Petit Véhicule ou Henry.