Après la ballade et le rondeau apparaît le sonnet. En Italie d’abord, dès le xiiie siècle, puis au xive siècle notamment avec Pétrarque, avant de se diffuser ailleurs en Europe à la Renaissance, comme en France et en Angleterre. C’est cette structure classique, profondément européenne, que Florent Toniello choisit pour son journal de voyage aux États-Unis et au Canada, intitulé Sonné d’Amérique.
On ne manque pas de noter le jeu de mots du titre, qui laisse présager l’état d’âme de l’auteur, à la fois perplexe, égaré, distant, critique et un tantinet « halluciné » par tout ce qu’il voit, éprouve et traverse à New York en particulier.
Sonné d’Amérique est un ouvrage passionnant, illustré de belles photos, qui nous fait parcourir les rues de New York, ses parcs et ses quartiers. Le recueil nous emmène ensuite au Canada. Dans cette première chronique, je m’attarde sur le séjour new-yorkais. Je reviendrai prochainement sur la seconde partie du recueil et du voyage.
À New York, les sonnets jouent avec le monde si vivant, percutant et jamais immobile de la grande métropole américaine. De sonnet en sonnet, nous traversons des paysages, nous découvrons des quartiers, des musées, des scènes tour à tour cocasses, touchantes, incongrues. À New York, on se presse. Tout le monde se presse.
Des pas pressés aux gobelets, café en main :
la gare crache en continu vers l’au-dehors.
On a l’impression que la mémoire se perd dans le vacarme, et pourtant le temps n’efface rien. Il y a du bruit, du monde, des lumières et grand nombre de touristes : Museum of Modern Art, Brooklyn Botanical Garden, statue de la Liberté, Washington Square et ses environs. Cette ville ne s’arrête jamais et l’auteur ne cesse d’être emporté dans son mouvement.
La rumeur de la ville, en contrebas, prospère ;
table d’écoute des sirènes policières ;
des flashes inutiles crépitent en vain.
Au fur et à mesure de la lecture, on est pris dans le rythme, une sorte de danse qui permet d’arpenter toute la piste. Et pourtant, les fissures se font sentir à New York. Le passé se fait entendre si, comme Florent, on prend le temps de le voir et de l’écouter :
… Fresques aux murs & églises
de toute obédience ont pignon sur rue, disent
qu’ici les briques virent le temps du ghetto.
Fascination, aberration, irritation se disputent le haut du panier des impressions dans cette ville pleine de paradoxes :
Contraste éprouvant des rumeurs de Chinatown ;
collé sur un poteau de lampadaire, trône
un autocollant qui vante un proche concours
de sosie de Timothée Chalamet. Ainsi
branlent entre opposées polarités nos vies :
l’avant-garde & le vain disputent notre amour.
Au National Museum of the American Indian, il n’y a d’Indiens que « statues de pierre, d’os, de bois ». On pense à ceux d’avant, ceux qui sont partis sans bruit et qu’on a trop vite oubliés.
Le passé ressurgit aussi au détour d’un monument. Ainsi, au mémorial de l’incendie de l’usine Triangle Shirtwaist :
Émouvant monument, un petit bloc à l’est :
l’incendie de l’usine Triangle Shirtwaist
tua cent quarante-six femmes, en blessa
soixante & onze. Les gérants avaient alors
fermé des issues pour contrôle… Là, dehors,
les noms lèchent la façade, défuntes voix.
La paix, le silence, Florent les retrouve ici et là, mais surtout dans la poésie et l’amitié. Au cimetière de Green-Wood, on peut se recueillir « sans Dieu, avec les fauvettes », sur la tombe de son ami poète Pierre : « poète nomade qui m’ouvrit à l’ailleurs ».
Y a-t-il meilleur cadeau ?

Valérie Harkness est la fondatrice du site D’Ailleurs poésie. Pédagogue, traductrice, tisseuse de liens multiples entre les cultures, notamment britannique et française, elle a porté sa passion de la langue dans de nombreux recueils parus entre autres aux éditions Rhubarbe, Jacques André, du Petit Véhicule ou Henry.





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