« peau à peau / deux mondes / le moindre frisson de l’un induisant celui de l’autre / qui ne feront jamais plus / que se frôler » : une fille nouveau-née contre sa mère et se déclenche la poésie de Caroline Boulord, qui livre dans ce recueil une sorte de journal des trois premiers mois de cette « vie tout entière » qui vient de voir le jour. Et la jeune mère de « balayer la largeur des nuits / de grands filets à la main », d’abord en vers concis qui révèlent une certaine sidération, puis, au fil des pages, en proses poétiques à la fois émerveillées et vaguement inquiètes, dans un foisonnement de questions. « Que cherche-t-elle ? », tout simplement, n’en est pas la moindre. Mais l’observation minutieuse révèle aussi que la fille tourne la tête plus souvent vers la gauche que vers la droite. Pourquoi ? Vaste question… Les mystères de cette « adorable tête de tortue sans carapace », aux « petits pépiements » qui parfois surprennent, sont nombreux. La poétesse les consigne avec soin et style, « pour célébrer le prodige de son existence », les convertit par moments en fragments philosophiques sous forme de quasi-aphorismes : « La poser à un endroit, c’est la laisser dans sa totalité — on ne déplace jamais avec autant d’aisance un corps devenu adulte. »
La transformation des mots de l’autrice accompagne les transformations de la « vie tout entière » : « Hier, il me semble ne pas l’avoir reconnue tout à fait. » Les nuits filent, « reprennent petit à petit leurs plumes bleu abysse, dont seules se souviennent les veilleuses assidues ». Si le recueil mentionne évidemment les pleurs de la « petite pomme désespérée », s’il décortique avec intérêt le « carrousel d’émotions », il se dégage pourtant des poèmes une atmosphère paisible. La vague inquiétude qu’on décèle au début se transforme en curiosité saine, en envie de consigner par des mots aux images fortes ce lien si particulier des débuts d’une relation. Plus tard, la fille « s’élance[ra] seule »… peut-être encouragée par cette « invisible amie » que le regard affûté d’une mère sait détecter dans les mouvements de son enfant. Ces trois mois de chronique plantent la graine d’un amour, d’une attention bientôt réciproque qui, on le souhaite, défiera le temps. « À la place de son nombril, un sourire cicatrise. »
Caroline Boulord, Les Nuits filantes, éditions Abrapalabra, ISBN 978-2-87406-748-8
Trois poèmes
Florent Toniello, né en 1972 à Lyon, est le responsable de ce site, membre du comité de D’Ailleurs poésie. Il commence une première vie dans l’informatique au sein d’une société transnationale, à Bruxelles et ailleurs. En 2012, il s’installe dans la capitale grand-ducale ; sa deuxième vie l’y fait correcteur, journaliste culturel et poète. S’ensuivent neuf recueils de poésie publiés au Luxembourg, en Belgique et en France, une pièce de théâtre jouée au Théâtre ouvert Luxembourg, ainsi qu’un roman et un recueil de nouvelles de science-fiction. Pour l’instant, il n’est pas question d’une troisième vie. Son site personnel : accrocstich.es.





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