Chantre des « relations profondes et complexes qui relient l’humain et la nature » — la quatrième de couverture nous l’apprend —, Rendre souffle entend « faire forme chanter comme s’éveille l’herbe vaillante ». Si Valérie Rouzeau dit écrire avec « [ses] mots des autres », François Coudray choisit l’expression « écrire avec » ; c’est ainsi que chaque poème se termine par une citation, dûment répertoriée en fin d’ouvrage, ladite citation pouvant alternativement être intégrée au sein du poème même. Une démarche stylistique qui fait sens, puisque le recueil s’attache à mettre au jour les liens étroits, intimes, qu’entretiennent les êtres vivants observables dans un paysage. Les liens étroits, intimes que tissent les écritures amies sont dès lors convoqués, dans un élan de solidarité globale. Ainsi, « l’herbe à nouveau imprime en mon corps sa fragile typographie ouvre la page » : le poème s’empare de la réalité de la nature, mais le poème est lui-même nature. Lorsque sont évoqués les « asters trèfle cirses arnicas centaurées grande astrance », que les « marguerites épilobes et digitales » poussent dans les vers, c’est toute une flore qui croît sur les feuillets, image quasi idéalisée d’une nature d’avant.

Car « le monde s’est tu parce que trop de mots / le sentier raviné le bruit de l’autoroute » : l’enfant qui « dans un verre d’eau » faisait pousser « noyau d’avocatier ou boutures de menthe » assiste désormais à l’inexorable confiscation humaine des espaces naturels. Alors, « les poubelles au bord du fleuve / ça fait partie du charme de notre monde en train de crever »… Rendre souffle en fait le constat, mais veut redonner de l’air, « respirer cette douleur labourer les poumons à en pleurer / lent déchirer / tout ça qui fuit / et les laisser / comme danse la poussière dans la lumière / nous embrasser embrasser / cette respiration // parmi les choses aimées » (la citation finale est d’Yves Bonnefoy). Le recueil veut « chanter / trembler ensemble cette détresse », et le mot « ensemble » résonne d’autant plus que le poète, on l’a vu, « écrit avec » les autres, les bardes, les aèdes d’aujourd’hui. Le souffle traverse les strophes afin que « le pouls du vieux platane de nos corps » batte au diapason des paysages, pour que nos organes, en harmonie, puissent « habiter ce tremblement ».

Rien ni personne ne restaurera les endroits idéalisés de l’enfance, certes, mais rien n’est perdu, c’est la leçon sous-jacente. Rien n’arrêtera non plus François Coudray dans sa quête d’une juste fraternité entre êtres vivants, où « il faudrait écrire le paysage jusqu’à / ou tous mots épuisés / se taire ». Inlassablement, il tisse des liens entre flore et texte sur la page, entre poètes aussi. Une pause devient-elle à un moment nécessaire ? Oui, de temps en temps, il est essentiel de « savoir s’arrêter / écouter l’ancolie ». Et la poésie, de sa graine revigorée, repart de plus belle.

François Coudray, Rendre souffle, Bruno Guattari éditeur, ISBN 978-2-492713-39-2

Deux poèmes

par François Coudray (lu par Florent Toniello) | Rendre souffle

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Florent Toniello, né en 1972 à Lyon, est le responsable de ce site, membre du comité de D’Ailleurs poésie. Il commence une première vie dans l’informatique au sein d’une société transnationale, à Bruxelles et ailleurs. En 2012, il s’installe dans la capitale grand-ducale ; sa deuxième vie l’y fait correcteur, journaliste culturel et poète. S’ensuivent neuf recueils de poésie publiés au Luxembourg, en Belgique et en France, une pièce de théâtre jouée au Théâtre ouvert Luxembourg, ainsi qu’un roman et un recueil de nouvelles de science-fiction. Pour l’instant, il n’est pas question d’une troisième vie. Son site personnel : accrocstich.es.