Art poétique
Le poète s’assoit à sa table
Et dès qu’il trace un mot sur une page blanche
La ferveur d’une foule de peuples
Court et accourt dans ses veines.
Le poète s’assoit devant sa feuille
Et, de sa plume qui est aussi son cœur, tombent
Des pluies qui toujours inaugurent
Des terres restées nues malgré leurs habitants
Espace sans nom
Attendant la venue du poète pour qu’il lui dise :
Tu seras toi !
Le poète s’assoit, seul, devant le poème.
Seul devant le poème, mais, comme le fait remarquer Khalid Lyamlahy, avec le « désir de tisser un lien entre l’expérience personnelle et la dynamique collective ». Le poète semble doué d’un pouvoir qui lui permet de résister, pour lui-même et pour les autres, face à la souffrance de l’exil et à l’histoire douloureuse de l’Irak (un poème évoque la prison et la torture). Dans un autre poème, il précise la façon dont il voit le rôle du poète :
Art poétique (2)
Jetant les mailles de son langage (de sa conscience) dans l’espace qui surgit sous les coups de sa douleur, le poète y capture des mondes ineffables. De chacun d’entre eux il fait une maison pour autrui et, son ouvrage terminé, regagne sa seule demeure possible : l’atelier de ses peines. Le bonheur est un joyau rare. Il ne le refuse pas quand celui-ci se propose mais son absence ne le gêne pas. Le gai savoir fait partie de sa quête. Mais pour le gai savoir sa sagesse suffit. Là, en ce temps qui n’est jamais prodigue, réside justement sa générosité. Tel un héros antique, il reçoit dans l’euphorie nos messages. Et quand ceux-ci reviennent, leur bonheur irradiant l’espace, voilà le don et la consécration qu’il nous offre.
J’aime bien la formule de Khalid Lyamlahy. La poésie, selon Hassan, est une « substance à vertu interpersonnelle et curative ». Mais c’est aussi une façon de préparer l’avenir. Dans « Vers le poème, quelques pensées », réflexions placées à la fin du volume, le poète écrit :
Une vie de mots et d’images, tu la préfères à cette humanité que tu vois stagner dans ses bouffonnes contradictions. Poussé par une volonté d’après-mort, tu cours vers le nouvel homme. Le présent est un pont. Brisé. Tu le traverses sans savoir s’il tiendra jusqu’à l’autre rive. S’il s’écroule, tu devras nager dans la boue. Tu trouveras là-bas un air plus pur.
Hassan se fait de la poésie une haute idée qui me fait penser (toute proportion gardée) à celle du Victor Hugo d’André du Bouchet, celle qui donne « le sentiment de l’essentiel ». Mais, dans « Migrations », je vois surtout un pont vers un passé décanté qui nourrit le présent.
Les souvenirs
Les souvenirs se taisent dans le cœur pendant vingt années
Puis éclosent
En une rose de sang.
Les souvenirs naissent peut-être d’états non vécus
Ils naissent d’états obscurs mais qui chaque fois désignent
Un passé
Où le corps apprenait à s’apprivoiser
À cohabiter avec lui-même
Avec beaucoup de politesse
Comme devant un hôte qu’on ignore et estime.
Avec la ténacité d’un couturier aveugle
Le cœur éparpille sa tristesse
Une grande bobine
Qui se dilate à l’infini
Pour s’enrouler autour d’un axe invisible.
Portrait de mon père en jeune homme
Il revenait à la maison, hanté par sa défaite, l’âme habitée de promesses non tenues et de contrats que l’on n’avait pas honorés. Il n’aimait pas se plaindre. Il n’aimait pas reconnaître l’échec. Il se fanait dans l’aridité de ses jours. Mais son visage ruisselait d’une lumière dont personne ne soupçonnait la provenance. Lui seul en détenait le secret : enfant, sa mère chantait longuement pour lui. Elle l’endormait, disait-il, dans des habits de chant. Avec sa voix enchanteresse, elle lui avait tissé ce bouclier, ce solide bouclier avec lequel il se protégerait dans le plus obscur de ses jours.
Le temps
Lorsque tu t’es étendu dans le temps
Tu l’as imaginé sans fin
Or le temps autour de toi suivait
Son habituel parcours
Heures grosses d’autres heures
Et jour confinant à la nuit
Et une nuée de fatigue est venue saccager
Des maisons que tu aimais entre toutes
Des êtres plus chers pour toi que toi-même.
Le temps, tu le voudrais maintenant dédoublé
Temps à l’intérieur du temps, poupées gigognes.
Ah, laisse cette aimable illusion
Accroche-toi au moment présent
Regarde, le voilà qui est déjà passé !
Dans ces poèmes, il me semble que le poète atteint son but : « l’indicible se marie soudain au dicible ». Quelle merveilleuse image, ces « poupées gigognes » !
Christian Garaud est né à Poitiers en 1937. Il est membre du comité de D’Ailleurs poésie. Après avoir enseigné le français en Irlande, en Suède et au Canada, il est devenu professeur à l’université du Massachusetts à Amherst, où il s’est tout particulièrement intéressé à Victor Segalen, Jean Paulhan, Annie Ernaux et au problème du stéréotype. Il réside maintenant à Washington. Depuis 2004, il écrit poèmes, textes et traductions dans une dizaine de revues en France et aux États-Unis. Il a publié en français entre autres aux éditions Décharge/Gros Textes, des Vanneaux, ou La Porte. Aux États-Unis, il fait aussi partie d’un groupe d’une cinquantaine de membres faisant circuler des poèmes inédits en anglais sur la toile tous les quinze jours.





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