« lorsque la vie se nourrit / au fur et à mesure / d’os et d’archives déjouant toute chronologie / je me colle à tous les épisodes / où la main se remplit / de sel de sable et d’ailleurs ». Dans ce Musée de l’os et de l’eau, la poétesse qui nous guide choisit d’exposer « de l’autre côté du silence / l’art des peuples et des os mêlés ». Nicole Brossard fait parler le corps, les corps, donne aux os une dimension amoureuse qui transcende leur signification macabre : « devant les cloîtres romans et leurs ossuaires », à Palerme — où l’on devine qu’elle évoque les catacombes —, à Dresde, « l’index planté dans la destruction », à San Cristóbal de las Casas pour le jour des Morts, rue Ontario à Montréal, elle observe « l’os et le bleu des questions / frôler le territoire de quand j’étais enfant ». La chair n’est jamais loin de l’os, à l’évidence : « tout va si soudainement du sexe au cortex ». Car la « peau riante saline » se caresse ici, les tas d’os sont recouverts des emportements de l’amour, vie et mort intimement liées : « sur la peau sa surface je déplace / la peine et les frissons mes questions ». Peut-être même plus vie que mort, au fond !

Loin de toute affectation morbide, l’écriture de Nicole Brossard est un « typhon dru », une « parole d’eau », un manifeste sensuel et saphique : « paysages à l’endroit dans mes yeux / où des femmes et d’autres femmes touchent / à la mémoire et au plaisir ». Un poème de plusieurs pages y frôle « Le cou de Lee Miller » ; les voyages réels y côtoient les expéditions littéraires « dans les livres de Woolf et de Borges » ; l’intimité s’y développe sans voyeurisme, avec des images et des figures de style qui savent ne pas trop en dévoiler, pourtant stimulent la perception. L’os et l’eau engendrent les poèmes, accrochés dans ce musée pour la puissance de mémoire et de sensualité qu’ils dégagent. Ce recueil, paru initialement en 1999, se révèle l’exposition permanente de la verve de son autrice, à la voix vive, acérée, subtile. « sur le bout de la langue un dragon guette ».

Nicole Brossard, Musée de l’os et de l’eau, éditions du Noroît, ISBN 978-2-89018-642-2

Trois poèmes

par Nicole Brossard (lue par Florent Toniello) | Musée de l’os et de l’eau

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Florent Toniello, né en 1972 à Lyon, est le responsable de ce site, membre du comité de D’Ailleurs poésie. Il commence une première vie dans l’informatique au sein d’une société transnationale, à Bruxelles et ailleurs. En 2012, il s’installe dans la capitale grand-ducale ; sa deuxième vie l’y fait correcteur, journaliste culturel et poète. S’ensuivent dix recueils de poésie publiés au Luxembourg, en Belgique et en France, une pièce de théâtre jouée au Théâtre ouvert Luxembourg, ainsi qu’un roman et un recueil de nouvelles de science-fiction. Pour l’instant, il n’est pas question d’une troisième vie. Son blog : accrocstich.es.