John Keene est un poète américain né à Saint-Louis dans l’État du Missouri en 1965. Il est aussi l’auteur de romans et de nouvelles. Son deuxième livre de poèmes à être publié par les éditions Cambourakis a pour titre Punks. Publié aux États-Unis en 2021, le livre paraît en France en 2025 dans une traduction de Stéphane Vanderhaeghe. Diplômé de Harvard, où il a fait partie de l’association Harvard Black Community and Student Theater, John Keene enseigne le « Creative Writing » à l’université de Rutgers dans le New Jersey. Le livre est dédié à « tous ces écrivains / qui n’auront pas vécu pour voir / qu’on se souviendrait et célébrerait / leurs mots et leur existence ». L’illustration de couverture représente en gros plan les visages de deux Noirs. Le plus âgé semble étreindre le plus jeune dans un geste d’affection ou de protection. Il s’agit (nous informe-t-on) du tableau intitulé Blue Boys, d’une collection privée. Les deux premières parties évoquent des souvenirs de jeunesse. Le narrateur, à la recherche de l’amour et du plaisir, fait des rencontres sur le campus d’une université ou dans les bars de grandes villes comme Boston et New York. Voici le poème qui a pour titre « Aire de jeu ». C’est aussi le titre de la première partie.

Aire de jeu
 
Ce doux bruissement entre les oreilles, tels des emballages
de bonbons qui fondent vers le sol : les souvenirs.
Ce soir-là j’allais et venais sur le trottoir, observant ces visages
qui disparaissaient par les trous dans les briques, tandis que des harmonies
 
enflammées me revenaient depuis l’intérieur. L’hiver
languissait sur Chinatown et on ne m’avait
rien dit de bon sur ce tripot, le plus vieux
bouge gay de Boston. Enhardi enfin
 
par l’ennui, j’ai mis les pieds dans cet antre
que même la Mort avait manqué. Une rangée disparate
de torses qui, bandés dans leurs rayures acryliques
ou leur veste à ceinture des années 1970, traînaient au bar.
 
Ça jasait sur certaines stars de la télé,
les saisies sur salaire, les Celtics, tous ces mecs arrogants
qui n’avaient aucun souvenir de Scollay Square et des jours
où il suffisait d’un frôlement de genoux à l’intérieur pour vous retrouver
 
en tôle, ce qui vous faisait « apprécier » la moindre opportunité.
J’étais accroupi à côté du jukebox, qui nous berçait au son
de Kool & the Gang, et goûtais les plaisanteries
qui s’élevaient des coins drapés de fumée. Pour une fois
 
mon anonymat me faisait me sentir serein.
Au milieu des quasi-murmures des présentations, des regards
essaimés, d’une conversation à propos de clefs de voiture et des verres
qu’on s’enfile, j’ai su que j’aimais cet endroit tout comme j’ai su
 
que jamais je n’y verrais mes potes.
Cette nuit était plutôt faite pour de nouveaux
amis. Bouteilles en main, coudes qui se frôlent,
l’intérieur d’une pochette d’allumettes pour abriter les numéros.
 
Quelques bières plus tard, je me suis tourné vers la plus récente
de mes conquêtes pour lui caresser son énorme avant-bras
d’acajou. Je m’en vais, lui ai-je dit, m’attendant à le voir
me suivre. À la place, il a montré du doigt un frère élancé
 
qui faisait le double de mon âge et susurrait un truc dans le cou
du barman. Il m’a embrassé et a promis
qu’il m’appellerait demain. Dehors, le crépuscule,
tel un saphir sur une chanson neuve, tombait.

« Frère » : il faut se rappeler que « brother » est un mot fréquemment utilisé par les Noirs pour indiquer qu’ils appartiennent à la même communauté par la couleur de leur peau. Scollay Square a été un quartier chaud de Boston jusqu’au début des années 1960. Quant à Kool & the Gang, c’est un célèbre groupe de musiciens de rhythm and blues.

Un poème liminaire semble préparer le lecteur à découvrir des poèmes courts :

Poésie
 
Au-delà de
l’insulte
 
la poésie permet
de dire
 
le maximum
avec le minimum de
 
mots

Sans être excessivement longs, les poèmes des deux premières parties du livre n’ont rien de minimaliste. Dans « Aire de jeu », le récit se déroule sans hâte. Voici un poème plus elliptique.

Je te veux
 
Côte à côte sur ton canapé, on en était à
« Je me suis ne — » quand le regard de Lisa brisa
l’obscurité : une-boisson-ou-un-sort, ma soif allant
croissant je suis parti, laissant là mes bonbons.
 
Ou peut-être pas, puisque rien — ni lunettes, ni sous-vêtements,
ni poèmes — m’appartenant n’honora jamais ta chambre ; au plus loin
que je suis allé ce n’étaient que bonjours, accolades rapides, fantasmes,
de chastes échanges que les nôtres. Oh, on aurait pu faire l’amour, n’était —
 
Pourtant j’en rêvais : te séduire dans la langue de Dumas, agripper
tes hanches de cannelle le temps d’une danse comme ces braves duos
tourniquant dans la salle de bal. Apaiser
les dieux abandonnés que je n’osais défier. Puis, toi montant l’escalier
 
d’Adams House, os gravissant la pierre, moi te figeant
dans cet instantané, la frise du temps : souvenir endurant de l’amour.

« Adams House » est le nom d’une résidence pour étudiants sur le campus de Harvard University. Les phrases inachevées du deuxième et du huitième vers disent l’embarras, les hésitations, voire le regret. Voici maintenant un poème d’amour. Nous sommes à New York.

Sérénade
 
« Je t’aime »
vrombissements et klaxons des taxis
sortant une Manhattan ivre de neige
de son sommeil de janvier
 
les rouges-gorges tissent leur mélodie d’avril
« Je t’aime »
par-dessus la symphonie de midi
que jouent ces dix-huit millions de semelles
 
un soir, en juillet, et elle dont le corps
écrit dans la poésie du tai-chi
« Je t’aime »
sur l’aire de jeu du Village vernie de pluie
 
la nuit maintenant étend ses mains de corbeau
pour allumer la lampe neuve d’une lune de septembre
tandis que sirènes et cigales nous sérénadent
« Je t’aime »

Après « l’aire de jeu » de Boston, « l’aire de jeu » de Greenwich Village et l’amour en toute saison. C’est une poésie qui séduit par sa simplicité. C’est peut-être cette simplicité à laquelle le poète fait allusion quand il déclare vouloir dire le « maximum / avec le minimum de / mots ». Pour que les mots produisent l’effet desiré, je vois ici la simplicité des moyens (rythme, images, répétitions), et l’absence de mots inutiles, ce qui n’a rien à voir avec la longueur du poème. Je ne vois, par exemple, aucun adjectif dans ce poème. Voici pour terminer un poème aux vers très courts.

Un thé pour la nuit
 
Ce qu’il reste
un parfum de feuilles
d’automne, ton haleine
 
impossible pour nous à l’aube
d’arrêter de parler
impossible de m’arrêter
 
de retracer les noires
ondulations de tes hanches
tes cuisses
 
aussi douces que des soupirs
sous mes doigts
impossible de
 
tes lèvres
avant que les miennes
à nouveau les recouvrent
 
arrête de parler
les mots dégringolent
sur ton dos
 
revient
ce qui ne fut pas
dit

J’aime beaucoup ce poème haletant où se mêlent paroles et caresses. Impossible d’arrêter de parler, et pourtant, il faut bien s’arrêter de le faire : « les mots dégringolent / sur ton dos ». Restent le souvenir et le sentiment que, malgré tant de paroles, il y a « ce qui ne fut pas / dit ».

Ces poèmes célèbrent la plupart du temps l’amour et le plaisir. Mais la mort fait irruption dans un poème qui a pour titre : « Sur la réception d’une lettre estampillée “décédé” au dos ». Il s’agit de la mort d’un ancien partenaire qui a longtemps été aimé.

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Christian Garaud est né à Poitiers en 1937. Il est membre du comité de D’Ailleurs poésie. Après avoir enseigné le français en Irlande, en Suède et au Canada, il est devenu professeur à l’université du Massachusetts à Amherst, où il s’est tout particulièrement intéressé à Victor Segalen, Jean Paulhan, Annie Ernaux et au problème du stéréotype. Il réside maintenant à Washington. Depuis 2004, il écrit poèmes, textes et traductions dans une dizaine de revues en France et aux États-Unis. Il a publié en français entre autres aux éditions Décharge/Gros Textes, des Vanneaux, ou La Porte. Aux États-Unis, il fait aussi partie d’un groupe d’une cinquantaine de membres faisant circuler des poèmes inédits en anglais sur la toile tous les quinze jours.