L’œuvre d’Adrienne Rich (1929-2012) est très connue aux États-Unis et beaucoup moins en France. Elle a publié une vingtaine de livres de poèmes et de nombreux essais à partir de 1951. Sa vie a commencé de façon traditionnelle par un mariage dont elle a dit plus tard : « Je me suis mariée en partie parce que je ne connaissais pas de meilleur moyen de me détacher de ma première famille. Je voulais ce que je pensais être la vie d’une femme épanouie… » (ma traduction). La naissance de ses trois enfants dans les années 1950 ne l’a pas empêchée de continuer à écrire. Mais le livre qu’elle a publié en 1963, Snapshots of a daughter-in-law. Poems 1954-1962 (Instantanés d’une belle-fille), marque un refus des normes concernant le rôle assigné aux mères et aux épouses par la société de l’époque. Elle a écrit plus tard que l’expérience de la maternité l’avait radicalisée. Pendant les années 1960, après avoir quitté avec sa famille Cambridge (Massachusetts) pour New York, Adrienne Rich soutint très activement la cause féministe et l’opposition à la guerre au Vietnam. Les relations entre mari et femme étant devenues difficiles, il y eut séparation et divorce. Quelques années plus tard, Adrienne Rich emménagea avec une partenaire et publia en 1978 aux États-Unis le livre dont je vais donner des extraits : Le Rêve d’un langage commun. Poèmes 1974-1977, traduit de l’anglais par Shira Abramovich et Lénaïg Cariou du collectif Connexion Limitée, édition bilingue, L’Arche, 2025. Ce livre est composé de trois parties : I Pouvoir, II Vingt et un poèmes d’amour, III Pas ailleurs, ici. Je me contente de présenter maintenant la première partie. J’en viendrai aux autres plus tard. Dans les textes ci-dessous, les espaces blancs parfois laissés entre mots ou groupes de mots ne sont pas des erreurs de transcription.
Une citation précède la table des matières : « Je vais où j’aime et où je suis aimée / dans la neige ; / Je vais vers les choses que j’aime sans / penser au devoir et à la pitié » (La Floraison de la tige). Cette citation est signée H. D. C’était la signature d’Hilda Doolittle (1886-1961). Le titre américain de son livre est The Flowering of the Rod (1944-1946).
[…] Aujourd’hui je lisais à propos de Marie Curie :
elle devait savoir qu’elle souffrait de la maladie des rayons
son corps bombardé pendant des années par l’élément
qu’elle avait purifié
Elle semble avoir nié jusqu’à la fin
la source des cataractes sur ses yeux
la peau craquelée et purulente du bout de ses doigts
jusqu’à ce qu’elle ne puisse plus tenir un tube à essai ou un crayon
Elle est morte en femme célèbre niant
ses blessures
niant que
ses blessures venaient de la même source que son pouvoir
1974
Dans le poème suivant, Phantaisie pour Elvira Shataeva, il s’agit au contraire de reconnaître que la source du pouvoir des femmes est précisément dans la volonté commune de dire « oui » au risque et d’affronter la mort : en 1974, une équipe de femmes alpinistes ont trouvé la mort dans une tempêtes de neige, et Adrienne Rich donne la parole à celle qui dirigeait l’expédition :
[…] Ce que nous devions apprendre c’est tout simplement ce que nous avons trouvé
là-haut quand parmi tous les mots ce oui a rassemblé
ses forces s’est fusionné et juste à temps
pour faire face a un Non de non-degré
le trou noir aspirant le monde […]
[…] dans le journal arraché de mes doigts j’avais écrit :
Qu’est-ce que l’amour
qu’est-ce que « survivre »
Un câble de feu bleu relie nos corps
qui brûlent ensemble dans la neige Nous ne vivrons pas
pour moins que ça Nous avons rêvé de ça
toute notre vie
1974
Dans le poème intitulé Origines et histoire de la conscience, s’unir à d’autres et faire œuvre commune devrait idéalement être le but de la poésie. C’est « le rêve d’un langage commun » du titre du livre. (Je ne peux m’empêcher de penser au mot d’ordre de Lautréamont : « La poésie sera faite par tous, non par un », mais le contexte est tout différent : il s’agit d’hommes, et non de femmes.)
[…] Personne ne vit dans cette pièce
sans affronter la blancheur du mur
derrière les poèmes, les étagères de livres,
les photographies d’héroïnes mortes.
Sans contempler tôt ou tard
la vraie nature de la poésie. Le besoin
de tisser des liens. Le rêve d’un langage commun. […]
Il y a un « langage commun » entre personnes qui s’aiment, et il est tentant de s’en contenter. C’est un piège que dénonce Ruptures. Il ne faut renoncer ni à l’amour ni au pouvoir.
Ruptures
3
Le monde me dit que je suis sa créature
je suis ratissée par des yeux balayée par des mains
je veux ramper en elle pour trouver un refuge déposer ma tête
sur l’espace entre sa poitrine et son épaule
renonçant au pouvoir au profit de l’amour
comme l’ont fait les femmes ou me cachant
du pouvoir dans son amour comme un homme
Je refuse ces évidences la rupture
entre amour et action Je choisis
de ne pas souffrir inutilement et de ne pas l’utiliser
Je choisis d’aimer cette fois pour une fois
avec toute mon intelligence
1974
Je ne sais ce qu’aurait pensé Adrienne Rich des ces vers d’André Breton : « L’étreinte poétique / comme l’étreinte de chair / tant qu’elle dure / défend toute échappée sur la misère du monde » (je cite de mémoire). Le « tant qu’elle dure » les aurait sans doute rendus acceptables. Cette volonté de refuser « la rupture entre amour et action » se dit clairement dans Faim : « Je suis en vie pour vouloir plus que la vie / pour les autres qui meurent de faim et qui ne sont pas nées… » :
[…] Je suis en vie pour vouloir plus que la vie
pour les autres qui meurent de faim et qui ne sont pas nées
pour nommer les privations qui minent
ma volonté, mes affections, le cerveau
des filles, des sœurs, des amantes exposées au tir
des terroristes de l’esprit.
Dans le miroir noir de la vitre du métro
flotte mon visage, creusé par la colère et le désir.
Enveloppée d’épuisement, sur le journal piétiné,
une femme protège un enfant mort de l’objectif.
La passion d’exister s’inscrit dans son corps.
Jusqu’à ce que nous nous trouvions, nous sommes seules.
1974-1975
« Le tir des terroristes de l’esprit »… Que dirait-elle de la situation aujourd’hui ?
Un des derniers poèmes offre une réflexion sur la conversation, la poésie et le silence :
Cartographie du silence
1
Une conversation commence
par un mensonge. Et chaque
locutrice du soi-disant langage commun sent
la rupture de la banquise, la dérive
comme impuissante, comme confrontée à
une force de la nature
Un poème peut commencer
par un mensonge. Et être déchiré.
Une conversation a d’autres lois
se recharge avec sa propre
fausse énergie. Ne peut pas être
déchirée. Infiltre notre sang. Se répète.
Inscrit avec son stylet sans retour
l’isolement qu’elle nie.
Même si la conversation commence par un mensonge, elle peut être reprise, continuée. La vie l’anime, on voit en elle une lutte contre l’isolement même si cette lutte est condamnée à l’échec. Y a-t-il une autre sorte de langage commun plus satisfaisante ? Il y a (dans certains cas) le silence :
5
Le silence qui dénude :
Dans La Passion de Jeanne de Dreyer
Le visage de Falconetti, cheveux tondus, une vaste géographie
siencieusement interrogée par la caméra
S’il y avait une poésie où ça pouvait arriver
non pas comme des espaces blancs ou des mots
étirés comme une peau au-dessus du sens
mais comme le silence qui tombe à la fin
d’une nuit durant laquelle deux personnes
ont parlé jusqu’à l’aube
1975
Rapprochement extraordinaire entre le visage silencieux de Jeanne dans le film muet de Dreyer (1928), une poésie qui serait « comme une peau au-dessus du sens », et le silence qui suit une longue conversation à deux faite à cœur ouvert. Un silence qui compenserait l’insuffisance du « soi-disant langage commun ». Ou, à défaut (dans un autre poème), « ces mots, ces chuchotements, conversations / d’où ne cesse de surgir au fil du temps la vérité humide et verte ».
P.S. : J’aime aussi ces vers qui me rappellent, (bizarrement, je l’avoue), une image du Manifeste du surréalisme (1924) :
Si par la volonté des poètes le poème
pouvait se transformer en chose
un flanc de granit mis à nu, une tête relevée
éclairée par la rosée
André Breton a écrit : « Sur le pont, la rosée à tête de chatte se berçait. »
Christian Garaud est né à Poitiers en 1937. Il est membre du comité de D’Ailleurs poésie. Après avoir enseigné le français en Irlande, en Suède et au Canada, il est devenu professeur à l’université du Massachusetts à Amherst, où il s’est tout particulièrement intéressé à Victor Segalen, Jean Paulhan, Annie Ernaux et au problème du stéréotype. Il réside maintenant à Washington. Depuis 2004, il écrit poèmes, textes et traductions dans une dizaine de revues en France et aux États-Unis. Il a publié en français entre autres aux éditions Décharge/Gros Textes, des Vanneaux, ou La Porte. Aux États-Unis, il fait aussi partie d’un groupe d’une cinquantaine de membres faisant circuler des poèmes inédits en anglais sur la toile tous les quinze jours.





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