Je découvre un poète irakien. Voici ce que m’apprennent Wikipédia et la quatrième de couverture. Né dans le sud de l’Irak en 1955, Kadhim Jihad Hassan, qui vit à Paris depuis 1976, est poète, traducteur, critique littéraire et professeur d’études arabes à l’Inalco (Institut des langues et civilisations orientales). Il a publié plusieurs essais et recueils de poèmes en arabe et en français, entre autres Chants de la folie de l’Être et autres poèmes (Tarabuste, 2001) et Le Roman arabe (1834-2004). Bilan critique (Sindbad/Actes Sud, 2006). Il a traduit et présenté Le Livre des prodiges. Anthologie des Karâmât (c’est-à-dire des miracles) des saints de l’islam (Sindbad/Actes Sud, 2003). Dans le cadre du projet Kalima (mot arabe signifiant « mot » ou « parole »), initié par la Bibliothèque d’Abou Dhabi, il a conçu et dirigé la publication en cent volumes de l’Anthologie encyclopédique des poètes de langue française en traduction arabe. Le livre que je suis en train de lire a pour titre Éclats d’Irak, suivi de Migrations, poèmes traduits par Pierre Miquel et l’auteur (Sindbad/Actes Sud, 2025). Le livre est composé de trois parties : « Réinvention de la campagne », « Éclats d’Irak » et « Migrations ». Chacune d’entre elles est consacrée à une époque différente de la vie du poète. Je vais d’abord donner une idée de la première. Y sont évoqués des souvenirs d’enfance et de jeunesse dans la campagne du pays natal. Dans une autre déambulation, j’ai cité des textes où le poète lituanien Mekas, un autre exilé, évoque les souvenirs heureux de son enfance et de sa jeunesse à la ferme. Chez Hassan, pas de lyrisme joyeux. Une tonalité plus sombre et une écriture plus dense. Qu’on en juge :

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Pendant un long moment
les jeunes gens ont observé les yeux du mort,
d’où émanait une tristesse plus intense que tout,
il y avait dans l’angle gauche des paupières, un je ne sais quoi
qui disait clairement que lutter avec la mort
avait ravagé une existence entière.
« On ne dirait pas qu’il s’est satisfait de sa mort… »
commente l’un des vieux qui étaient là,
en résumant toute la situation.

Le poète est sans doute l’un de ces « jeunes gens » qui « observent les yeux du mort » et entendent le vieux interpréter ce « je ne sais quoi ». Quelle sorte d’existence le mort a-t-il eue ? Pourquoi est-il critiquable de « lutter avec la mort » ? Est-ce parce que, selon la religion islamique, il faut l’accueillir sans résister puisque le paradis attend le défunt dans l’au-delà ? C’est ce que suggère le poème suivant :

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Au cœur du cimetière du village,
les jeunes gens, tout à leur fête de printemps
répandent sur les tombes l’eau apportée et toute fraîche,
suspendent aux stèles
des couronnes de myrte et de fleurs de pavot,
la réunion tire à sa fin
quand la torpeur fait retomber ses voiles
sur ces adolescents en fête.
 
L’assemblée endormie se distinguerait à peine
des occupants des tombes, sous ses pieds :
c’est une même stupeur,
une rupture commune d’avec le monde des sens.
Plus d’un pense à échanger sa place contre celle des défunts,
sans qu’il y ait là quelque arrogance
envers une vie que tous imaginent
comme la plus agréable qui soit.

Vivants et morts partagent « la rupture d’avec le monde des sens ». Les « jeunes gens » eux-mêmes sont-ils prêts « à échanger [leur] place contre celle des défunts » ? Cette « réinvention de la campagne » est le plus souvent mélancolique. Khalid Lyamlahy note : « Les frontières entre la vie et la mort, l’intime et le collectif, l’humain et l’animal tendent à se brouiller. »

21
 
Dans son chant
d’un bout à l’autre du jour,
la femme vide son panier d’ennuis,
puis, quand elle pense avoir épuisé
jusqu’au fond son cabas, elle reprend son chant,
et la part faite à sa propre tristesse,
la part faite à ses propres larmes,
parle cette fois des labeurs des aïeux.

Comme le note Pierre Miquel dans sa préface, il est fréquent que la poésie de Hassan « se polarise sur un moment, un objet, un détail du paysage ». Les animaux, par exemple. En particulier les oiseaux :

14
 
Sur l’arbre, un chœur de passereaux…
L’un d’eux commence à chanter
puis, sur une phrase déterminée,
s’arrête
pour laisser un autre la cueillir,
la développer.
 
Et voici dans une continuité sûre d’elle-même, sans faille,
la chanson qui s’enchaîne.
 
Quand le chœur s’éloigne,
la mélodie se poursuit en mon sang.

Les oiseaux, mais aussi les loups dans un poème que je lis comme une fable de La Fontaine d’un autre style :

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Le soir venu, les loups
réunissent leur assemblée habituelle
et regroupés autour d’un point précis,
poussent leurs hurlements funèbres,
puis se dispersent, se mettent à courir
pour revenir ensuite au même point
et reprendre leurs interminables hurlements.
 
Les loups en se rassemblant
perçoivent comme nous la place qu’occupe un semblable,
et ils ne sont pas plus tôt séparés
qu’ils veulent être ensemble,
aiguillonnés qu’ils sont
par la même faim, ancestrale, que la nôtre.

Le poète a traduit des textes de Derrida : le dernier poème que je cite rapproche un souvenir d’enfance d’une phrase de Derrida :

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Je me demande si les poissons ont une notion du temps. JACQUES DERRIDA*
 
Avant de mourir
hors de l’eau en quelques soubresauts,
le poisson agite à coups réguliers ses narines,
les ouvre toutes grandes en quête d’air,
et à l’instant qui lui est prescrit,
quand la vie doit l’abandonner,
il n’y a plus qu’un interminable mouvement, à bout de forces,
évoquant le profond soupir
que pousse un homme à l’agonie.
 
Mon père, seul parmi tant d’autres,
voyait que les poissons avaient une mémoire,
leur supposait une connaissance de telle ou telle douleur.
 
Plus d’une fois ses contradicteurs
le reprenaient par des mots comme ceux-ci :
« Qui croit à une mémoire de poisson
n’a, de sa vie, gagné une seule bataille. »
 
* Phrase prononcée par J. Derrida devant un aquarium, dans D’ailleurs, Derrida, film réalisé par Safaa Fathy (1999). [note de l’auteur]

Prochaine déambulation : « Éclats d’Irak ».

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Christian Garaud est né à Poitiers en 1937. Il est membre du comité de D’Ailleurs poésie. Après avoir enseigné le français en Irlande, en Suède et au Canada, il est devenu professeur à l’université du Massachusetts à Amherst, où il s’est tout particulièrement intéressé à Victor Segalen, Jean Paulhan, Annie Ernaux et au problème du stéréotype. Il réside maintenant à Washington. Depuis 2004, il écrit poèmes, textes et traductions dans une dizaine de revues en France et aux États-Unis. Il a publié en français entre autres aux éditions Décharge/Gros Textes, des Vanneaux, ou La Porte. Aux États-Unis, il fait aussi partie d’un groupe d’une cinquantaine de membres faisant circuler des poèmes inédits en anglais sur la toile tous les quinze jours.