La Course du temps est un livre composé par Anna Akhmatova elle-même à la fin de sa vie, au début des années 1960. Elle y a retenu des poèmes de l’ensemble de son œuvre (à l’exclusion de ses poèmes de jeunesse). Il ne sera pas publié tel qu’elle le souhaitait de son vivant (elle est morte en 1966). Lorsqu’il paraîtra en Russie, la censure aura encore fait son œuvre, malgré la mort de Staline en 1953. Il faudra attendre des années pour que la volonté de la poète soit respectée. La table des matières se présente ainsi : « Chapelet de quatrains », « Poèmes de différentes années », « Du cycle “Couronnes pour les morts” », « Poèmes des années trente », « Du cycle “Élégies de Leningrad” », « Chansons », « Pages antiques », « Secrets de fabrication », « Poèmes des dernières années », « D’un cahier brûlé (L’églantier fleurit) ». Il faut choisir ! Voici quelques poèmes de « Secrets de fabrication » (Anna Akhmatova n’est pas dénuée d’humour !). Le premier date de 1924 : c’est le plus ancien du recueil :

I

 

La Muse

 

Quand j’attends sa venue la nuit,
La vie, il me semble, à un fil
Pend.
Honneur, jeunesse, liberté qu’est-ce donc,
Devant l’hôte chère, sa flûte à la main.
La voici. Elle a rejeté son voile.
Et elle pose sur moi son regard. Je
Lui parle : « Est-ce toi qui dictas à Dante
Les pages de l’Enfer ? » Et la réponse :
« Moi ».

À ce premier poème font écho ces deux vers du troisième poème : « Je ne veux pas de ces alignements d’odes / Ni du charme d’amusements élégiaques ». De quoi sera faite l’œuvre ?

II
 
L’œuvre
 
Et c’est tout comme ça : une lassitude ;
Le choc des heures ne se fait plus,
Le tonnerre au loin a cessé.
Plaintes et gémissements
De voix inconnues et captives.
Un cercle secret se rétrécit,
Mais dans cet abîme de chuchotements
Et de tintements, un seul
Domine tout.
C’est le calme autour et on entend
Dans la forêt comme l’herbe pousse
Et sur la terre comme va le mal
Et sa besace.
Mais déjà les mots se sont fait entendre
Et le bruit des rimes légères
Est un signal.
Alors je commence à comprendre
Et les lignes dictées s’allongent
Dans le cahier blanc comme neige.
 
1936

Le poème va dire « plaintes et gémissements », mais aussi « le calme autour » : « on entend / dans la forêt comme l’herbe pousse ». Il suffit pour commencer d’entendre la musique de quelques mots. C’est aussi ce que suggèrent, sur un ton plus léger, les premiers vers du cinquième poème :

Le poète
 
Tu parles d’un travail !
Une vie insouciante ;
Et prendre à la musique,
Se le donner pour rire.
 
Puis capter dans les lignes
Quelque joyeux scherzo
Et jurer que ce pauvre cœur
Gémit dans des champs merveilleux […]

La poète peut jurer, mais nous savons bien que sous la botte de Staline, si ce pauvre cœur gémit, ce n’est pas dans « des champs merveilleux ».

Heureusement, il y a aussi le lecteur :

VI
 
[…] Chaque lecteur est comme un mystère,
Comme un trésor enfoui
Fût-il le dernier, accidentel,
Tenu au silence sa vie entière.
 
Là est tout ce que la nature cache,
Quand cela lui plaît de nous le cacher.
Là quelqu’un pleure, délaissé,
À chaque heure bien précise.
 
Et combien là de ténèbres nocturnes,
Et d’ombres, et combien de fraîcheur,
Là des yeux inconnus
Jusqu’à l’aube me parlent.
 
Ils me reprochent quelque chose
Et acquiescent par ailleurs.
Ainsi coule une confiance mutuelle,
Douce chaleur de l’entretien […]

Le « dernier poème » donne une idée des diverses manières dont naît le poème, mais qui a jamais donné « le secret de fabrication » à part l’OuLiPo ?

VII
 
Dernier poème
 
Le premier, comme claque le tonnerre,
Souffle de vie surgit dans la maison,
Rit à gorge déployée,
Fait des cercles et bat des mains.
 
Un autre naît dans le silence de minuit,
Et je ne sais d’où, en tapinois, vient à moi,
Il regarde depuis un miroir vide
Et sévère bredouille on ne sait quoi.
 
D’autres encore : en plein jour,
Comme s’ils ne me voyaient pas,
Jaillissent sur la page blanche
Comme une source pure au fond d’un ravin.
 
Et celui-là erre tout autour en secret,
Ni son ni couleur, ni couleur ni son,
Il se forme, se transforme, m’enlace,
Mais dans mes mains ne se livre pas vivant.
 
Et celui-ci… Il a bu mon sang goutte à goutte,
Telle dans ma jeunesse, mauvaise fille — l’amour,
Et il ne m’a pas dit un mot,
Et de nouveau s’est fait silence.
 
Je ne connais pas plus cruel malheur —
Il est parti, ses traces s’allongent
Vers quelque pays extrême,
Mais sans lui… je meurs.
 
1959

0 commentaires

Soumettre un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

1 × 5 =

Christian Garaud est né à Poitiers en 1937. Il est membre du comité de D’Ailleurs poésie. Après avoir enseigné le français en Irlande, en Suède et au Canada, il est devenu professeur à l’université du Massachusetts à Amherst, où il s’est tout particulièrement intéressé à Victor Segalen, Jean Paulhan, Annie Ernaux et au problème du stéréotype. Il réside maintenant à Washington. Depuis 2004, il écrit poèmes, textes et traductions dans une dizaine de revues en France et aux États-Unis. Il a publié en français entre autres aux éditions Décharge/Gros Textes, des Vanneaux, ou La Porte. Aux États-Unis, il fait aussi partie d’un groupe d’une cinquantaine de membres faisant circuler des poèmes inédits en anglais sur la toile tous les quinze jours.