Que D’ailleurs me pardonne : je viens de déménager à Washington et il m’est impossible de mettre la main sur le livre dont je me servais en commençant cette chronique au Texas. Pourtant, toutes les boîtes contenant mes livres ont été ouvertes. Il s’agit de Vingt Poèmes de Georg Trakl, traduits par Guillevic et édités par Obsidiane en 2006. Heureusement, j’avais déjà saisi à l’ordinateur le dernier poème du recueil, écrit en 1914. Le voici :

Grodek

 

Le soir résonnent les forêts automnales
D’armes de mort, les plaines dorées,
Les lacs bleus, plus sinistre le soleil
Roule au-dessus : la nuit entoure
Des guerriers mourants, la plainte sauvage
De leurs bouches cassées.
Cependant se rassemble sans bruit dans les pâtures du vallon
De la nuée rouge où habite un Dieu furieux,
Le sang versé, du froid lunaire ;
Toutes les routes débouchent sur la pourriture noire.
Sous les ramures dorées de la nuit et les étoiles
L’ombre de la sœur chancelle à travers le bois silencieux,
Pour saluer les esprits des héros, les têtes ensanglantées ;
Et doucement résonnent dans les roseaux les sombres flûtes de l’automne,
O deuil plus fier, vous, autels d’airain !
Une douleur puissante nourrit aujourd’hui la chaude flamme de l’esprit,
Les descendants qui ne sont pas nés.

Poème sombre et poignant. L’automne est la saison qui symbolise, en annonçant la venue de l’hiver, la fin de la vie. La nature en fait, en temps de paix, une saison paisible aux belles couleurs. Mais nous ne sommes pas en temps de paix : la guerre de 1914 a éclaté. Le poète établit ici un contraste saisissant entre, d’une part, les couleurs et la musique de l’automne, et, de l’autre, la couleur du sang versé et les cris des mourants. Que peut la nature compatissante ? Que peuvent la nuit et les étoiles ? Qui est cette sœur qui chancelle ? Beau poème sombre et obscur.

Poème qui est probablement le dernier écrit par le poète. Georg Trakl (1887-1914) est né à Salzbourg, ville où il a passé les 21 premières années de sa courte existence. Il a fait des études de pharmacie, mais il n’avait jamais cessé d’écrire des poèmes depuis l’âge de 13 ans. Le philosophe Ludwig Wittgenstein lui fournit les moyens de se concentrer sur son écriture. Mais la guerre de 14 éclata. Trakl servit dans l’armée austro-hongroise sur le front russe comme infirmier. Il a été témoin de carnages à la bataille de Grodek. Un soir, après la bataille, ne pouvant plus supporter les cris des blessés et des mourants, il est sorti pour se suicider avec son arme. Quelqu’un a réussi à l’empêcher de se tuer, après quoi Trakl a été interné dans un hôpital psychiatrique à Cracovie. Il semble qu’une overdose de cocaïne lui ait permis d’y mettre fin à ses jours.

Poème, hélas ! d’actualité. En 1914, l’armée austro-hongroise dans laquelle servait Trakl a subi à Grodek une cuisante défaite infligée par l’armée russe. Or Grodek est le nom polonais d’une localité qui se trouve aujourd’hui en Ukraine, où elle est connue sous le nom d’Horodok. C’est le nom d’un lieu ensanglanté plusieurs fois au cours de l’histoire de cette région d’Europe et qui l’est encore maintenant. Comment ne pas penser, en lisant ce poème, aux combats et aux souffrances dont sont victimes, une fois de plus, les Ukrainiens ?

Photo : domaine public, source

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Christian Garaud

Christian Garaud est né à Poitiers en 1937. Il est membre du comité de D’Ailleurs poésie. Après avoir enseigné le français en Irlande, en Suède et au Canada, il est devenu professeur à l’université du Massachusetts à Amherst, où il s’est tout particulièrement intéressé à Victor Segalen, Jean Paulhan, Annie Ernaux et au problème du stéréotype. Il réside maintenant à Washington. Depuis 2004, il écrit poèmes, textes et traductions dans une dizaine de revues en France et aux États-Unis. Il a publié en français entre autres aux éditions Décharge/Gros Textes, des Vanneaux, ou La Porte. Aux États-Unis, il fait aussi partie d’un groupe d’une cinquantaine de membres faisant circuler des poèmes inédits en anglais sur la toile tous les quinze jours.