La Course du temps est un recueil bilingue des poèmes d’Anna Akhmatova (Odessa, 1889 – Moscou, 1966). La traduction du russe est de Christian Mouze et l’éditeur La Barque (2025). Son père lui ayant interdit d’utiliser son nom de famille lorsqu’elle publierait des poèmes, elle choisit comme nom de plume Anna Akhmatova, nom d’origine tatare de sa grand-mère maternelle. Après sa naissance, sa famille s’installe à Saint-Pétersbourg, puis à Kiev, où elle finit ses études secondaires (1906-1910) et où elle se marie avec le poète Nikolaï Goumilev. Son voyage de noces lui fait découvrir Paris et lui donne l’occasion de faire la connaissance de Modigliani, avec qui elle se lie d’amitié. Elle reverra le peintre au cours d’un second voyage en France. Modigliani a laissé d’elle une vingtaine de portraits. Installée à Saint-Pétersbourg depuis 1911, Anna Akhmatova publie son premier livre de poèmes en 1912. Elle en publiera cinq en neuf ans. Tout de suite appréciée, sa poésie lui vaut une notoriété qui ne fera que grandir. Elle se lie d’amitié avec poètes et écrivains de sa génération, comme Ossip Mandelstam et Boris Pasternak. C’est la période la plus heureuse de sa vie. La révolution de 1917 et la mise en place du régime communiste y mettent vite fin. Beaucoup de ses amis choisissent l’exil. D’autres se suicident : Essénine (1930), Maïakovski (1930), Tsvetaïeva (1941)… Anna Akhmatova refusera toujours d’émigrer et restera dans son pays pour témoigner de la difficulté de vivre et d’écrire à l’époque stalinienne. Ses livres disparaissent de la circulation et elle perd le droit de publier de nouveaux poèmes. Elle survit grâce à des travaux de critique et de traduction. Puis viennent les purges des années 1930. Anna Akhmatova a déjà perdu son premier mari, Nikolaï Goumilev, fusillé par la police secrète. Maintenant, c’est son fils Lev et son troisième mari, Nikolaï Pounine, qui sont emprisonnés pendant de longues années (Pounine mourra en captivité). Le poème ci-dessous date de l’arrestation de Pounine en 1935 :

On t’emmena à l’aube.
Je te suivis comme à la levée du corps.
Dans la chambre encore sombre les enfants pleuraient.
La bougie coulait près des icônes.
Sur tes lèvres, le froid des médailles saintes,
À ton front une sueur mortelle… Ne pas
Oublier ! Comme les femmes des strelitz,
Je hurlerai sous les tours du Kremlin.

Les streltsy étaient au xviie siècle des fantassins membres de la garde du tsar qui se sont mutinés contre Pierre le Grand, et massacrés par le tsar. Leurs femmes ont-elles « hurlé sous les tours du Kremlin » ? Peu importe. Il s’agit ici de protester violemment contre le nouveau despote : Staline, dont je pense qu’il est question dans ce poème (bien que Staline soit né en Géorgie).

De l’arménien
 
Brebis noire, je viendrai dans tes rêves
Sur mes pattes tremblantes et sèches,
Je bêle et m’approche pour hurler :
« As-tu bien festoyé Padishah ?
 
Tu tiens le monde comme un collier,
La volonté d’Allah te protège…
As-tu trouvé mon fils à ton goût,
Tout comme à celui de tes arsouilles ? »

Padishah est un mot signifiant « empereur » utilisé autrefois en Perse et dans l’Empire ottoman. La mention du fils, qui a bien été persécuté par Staline, confirme qu’Anna Akhmatova opère une transposition dans le temps. Un critique a fait remarquer que, dans les poèmes de cette période, il y a moins de détresse que de colère et de volonté de résister coûte que coûte. C’est ce qui est évident dans ce poème d’une extraordinaire violence de ton. Anna Akhmatova continuera à témoigner en silence. C’est l’époque où, par prudence, afin d’échapper à une surveillance constante, ses poèmes sont appris par cœur et transmis oralement parmi ses amis. Ces poèmes des années trente devaient être groupés sous le titre Requiem (1935-1940). Leur publication était encore interdite en Russie trente ans plus tard à l’époque de sa mort. Voici le poème placé en tête de ces poèmes des années trente :

Dédicace
 
Devant ce malheur les montagnes ploient,
Et le fleuve ne veut plus couler,
Mais les verrous des geôles sont robustes,
Derrière eux ce sont « terriers de forçats »
Et une angoisse mortelle.
Un vent frais souffle pour le quidam,
Et pour lui le couchant se prélasse.
Nous ne savons pas. Nous sommes partout les mêmes.
Nous ne faisons qu’écouter
L’odieux cliquetis des clefs
Et les pas lourds des soldats.
On se levait comme pour la première messe
Et on allait par cette ville ensauvagée,
On se voyait là-bas, mortels inanimés,
Soleil plus bas, Néva plus brumeuse,
Mais l’espoir chante encore au loin.
Le verdict. Et aussitôt les larmes jaillissent.
De tous elle se trouve déjà séparée,
Comme si la vie était retirée de son cœur,
Comme si, brutalement, on la culbutait,
Elle va… Titube… Seule…
Où sont mes amies de hasard
De ces deux années sauvages ?
Que voient-elles dans les neiges de Sibérie ?
Et sur le disque de la lune ?
Je leur envoie adieu et salut.
 
Mars 1940

Voici le poème de l’année précédente sur le verdict :

L’Arrêt
 
La parole-rocher tomba
Sur ma vivante poitrine.
Ça ne fait rien, j’étais prête,
Je viens à bout de n’importe quoi.
 
Aujourd’hui j’ai beaucoup à faire.
Il me faut tuer toute mémoire,
et que mon âme se pétrifie,
Et de nouveau apprendre à vivre.
 
Sinon… L’été brûlant murmure
Comme une fête à ma fenêtre,
Depuis longtemps je pressentais ce jour
Clair et ma maison déserte.
 
1939

Et voici le poème dédié à Ossip Mandelstam après son arrestation et sa déportation à Tchita, en Sibérie. Il mourra en 1938 dans un autre camp de concentration près de Vladivostock.

Un peu de géographie
 
À O.M.
 
Non pas une capitale européenne
Avec son premier prix de beauté —
Mais l’étouffant exil de l’Iénisséi,
Le transbordement pour Tchita,
Pour Ichim et l’aride Irguiz,
Pour le glorieux Akbassar,
En route pour le camp Liberté,
Parmi l’obèse obscurité
Des planches pourries de cercueils, —
Cette ville m’est apparue
Dand un minuit bleu ciel,
Chantée par le premier poète ;
Par nous autres pécheurs — et par toi.

Je ne sais pas qui est ce « premier poète ». Le poème commence de façon sarcastique : il ne s’agit pas d’un voyage de plaisir, à Paris par exemple. Et le voyage est long et pénible. Le fleuve Iénisséi traverse la Mongolie et la Sibérie. Tchita est une ville desservie par le Transsibérien, et les noms de lieux jalonnent la route vers « le camp Liberté ». L’ironie de ce dernier nom fait penser à l’inscription ornant l’entrée du camp d’Auschwitz : « Le travail rend libre ».

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Christian Garaud est né à Poitiers en 1937. Il est membre du comité de D’Ailleurs poésie. Après avoir enseigné le français en Irlande, en Suède et au Canada, il est devenu professeur à l’université du Massachusetts à Amherst, où il s’est tout particulièrement intéressé à Victor Segalen, Jean Paulhan, Annie Ernaux et au problème du stéréotype. Il réside maintenant à Washington. Depuis 2004, il écrit poèmes, textes et traductions dans une dizaine de revues en France et aux États-Unis. Il a publié en français entre autres aux éditions Décharge/Gros Textes, des Vanneaux, ou La Porte. Aux États-Unis, il fait aussi partie d’un groupe d’une cinquantaine de membres faisant circuler des poèmes inédits en anglais sur la toile tous les quinze jours.