Au seuil d’une saison froide est un recueil de poèmes de Forough Farrokhzad (1934-1967) publié par L’Harmattan en 2017. C’est une édition bilingue français-persan dont la traductrice est Sara Saïdi B. (= Boroujeni), elle-même auteure d’une thèse de doctorat sur la Réception des quatrains d’Omar Khayyâm en France.

Élevée dans une société qui ne laisse guère de liberté aux femmes, Forough Farrokhzad va à l’école jusqu’à l’âge de 14 ans, puis elle apprend à coudre et à peindre dans une école de filles. Mariée à 16 ans, elle ne tarde pas à se rebeller et demande séparation et divorce. Elle obtient le divorce en 1954, mais perd la garde de son fils, élevé par la famille de son mari, et son droit de visite pour voir son fils est très limité. Déprimée à l’idée que l’enfant pense que sa mère l’a abandonné pour la poésie et pour son propre plaisir, elle est hospitalisée pendant un mois. En 1958, elle fait un séjour de neuf mois en Europe. À son retour en Iran, elle rencontre Ebrahim Golestan (1922-2023), écrivain et metteur en scène, qui l’encourage dans son désir d’indépendance et de recherche artistique. Ils deviennent vite proches collaborateurs. Ils font ensemble en 1962 un documentaire sur les lépreux : La maison est noire. De son vivant, elle a publié deux livres de poèmes : Captive (1955) et Une nouvelle naissance (1964). Elle est morte dans un accident de voiture trois ans plus tard. Son troisième livre de poèmes est publié en 1973 : Croyons à l’arrivée de la saison froide. Son Œuvre poétique complète, traduite du persan en français par Jalal Alavinia, a été publiée par les éditions Lettres persanes en 2017. Voici deux poèmes tirés du deuxième livre publié de son vivant :

Contrée des merveilles
 
Me voilà victorieuse !
J’ai été immatriculée
Je me suis ornée d’un nom sur une pièce d’identité
Et ma vie par un numéro fut déterminée
Alors vive le six cent soixante-dix-huit
Délivré dans la cinquième circonscription, domicilié à Téhéran
 
Désormais je ne m’en fais plus
Les bras tendres de la mère patrie
La tétine des glorieux antécédents de l’Histoire
Berceuse de la civilisation et de la culture
Le bruit de crécelle du hochet de la loi…
Ah !
Désormais je ne m’en fais plus
Débordée par la joie
Je suis allée à la fenêtre pomper ardemment dans ma poitrine six cent soixante-dix-huit fois
L’air contracté d’une épaisse poussière
De l’odeur nauséabonde des ordures et de l’urine
Et en bas de six cent soixante-dix-huit feuilles de dettes
Sur six cent soixante-dix-huit demandes d’emploi j’ai écrit :
Forough FARROKHZAD
Dans le pays de la poésie, de la fleur et du rossignol
Vivre est une faveur
Lorsque la réalité de ton existence est reconnue après tant d’années […]
 
Je peux dès demain
Me promener allègrement
Dans les rues de la ville, débordante de bienfaits nationaux
Au milieu des ombres légères des poteaux télégraphiques
Pour écrire fièrement six cent soixante-dix-huit fois sur les toilettes publiques
Merci à celui qui me lit […]

La poète est en verve ! Inutile de dire que cette ironie à l’égard d’une administration en train de se moderniser n’a pas plu aux autorités iraniennes, même avant la révolution de 1979. Par la suite, toute son œuvre a été longtemps bannie par la République islamiste. Le ton du poème suivant est tout différent.

Une autre naissance
 
Tout mon être est un verset obscur
Qui en soi-même te répète
Et te mènera à l’aube des éclosions
            et des croissances éternelles
Dans ce verset je t’ai soupiré, soupiré
Dans ce verset je t’ai
À l’arbre, à l’eau et au feu, greffé
 
La vie est peut-être
Une longue rue que traverse chaque jour
            une femme avec un panier
La vie est peut-être
Une corde avec laquelle un homme se pend à une branche
La vie est peut-être un enfant qui revient de l’école
La vie est peut-être allumer une cigarette dans la torpeur
            entre deux étreintes
Ou le passage distrait d’un passant
Qui soulève son chapeau
Et dit à un autre passant avec un sourire figé : « Bonjour »
 
La vie est peut-être cet instant obstrué
Où mon regard se décompose dans la prunelle de tes yeux
Et il y a là une sensation
Que je mêlerai à la perception de la lune
            et à l’impression de la nuit
 
Dans une chambre aux dimensions de la solitude
Mon cœur
Aux dimensions d’un amour
Regarde les simples prétextes de son bonheur
Le beau dépérissement des fleurs dans le vase
La graine que tu as plantée dans notre jardinet
Le chant des canaris
Qui chantent de l’autre côté de la fenêtre
Ah !
Ceci est mon lot
Ceci est mon lot
Mon lot
Est un ciel qu’un rideau m’empêche de voir
Mon lot est de descendre un escalier abandonné
Et de rejoindre quelque chose dans la pourriture
            et la mélancolie
Mon lot est une triste promenade au jardin des souvenirs
Et de rendre l’âme dans l’amertume d’une voix qui dit :
« Tes mains,
Je les aime »
Je plante mes mains dans le jardinet
Je verdirai, je le sais, je le sais, je le sais
Et les hirondelles dans le creux de mes doigts
            maculés d’encre
Pondront des œufs
 
À mes oreilles je mets des boucles
Deux cerises rouges et jumelles
À mes ongles, je colle des pétales de dahlia
Il y a une ruelle où
Des garçons qui étaient amoureux de moi, encore
Les cheveux encore en bataille, le cou long
            et les jambes grêles,
Pensent aux sourires innocents d’une fillette qu’un soir
Le vent emporta
Il y a une ruelle que mon cœur a volée
Aux quartiers de mon enfance
 
Le voyage d’une forme sur la ligne du temps
Un souvenir féconde la ligne aride du temps
Le souvenir d’une image consciente
Qui revient de la fête du miroir
 
Et c’est ainsi
Que l’un meurt
Et que l’autre reste
 
Au petit ruisseau qui coule dans un fossé, nul pêcheur ne pêchera de perles
 
Moi
Je connais une petite nymphe triste
Qui demeure dans un océan
Et joue sur une flûte en bois les élans de son cœur
Lentement
Une petite nymphe triste qui
La nuit d’un baiser meurt
À l’aube d’un baiser renaît.

Le poème est long. Je n’ai pas résisté au plaisir de le transcrire en entier. Le motif d’une autre naissance est présent au début et à la fin du poème, mais « le voyage d’une forme sur la ligne du temps » est complexe. Qu’est-ce que la vie ? L’évocation d’une vie quotidienne toute banale est complétée par cet instant « où mon regard se décompose dans la prunelle de tes yeux » (quel vers extraordinaire !) Le pronom à la deuxième personne du début semble d’abord désigner la narratrice dans une sorte de soliloque, mais elle désigne aussi l’amant, celui qui dit : « Tes mains / Je les aime ». Cet amour est en partie à l’origine d’une « autre naissance » : « Je verdirai, je le sais… » Toutefois, à cela s’ajoute, non sans mélancolie, un souvenir d’enfance « qui féconde la ligne aride du temps ». Cette « autre naissance » ne se fait pas aisément ni de façon définitive. C’est ce que suggère le sort de la « la petite nymphe triste »…

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Christian Garaud est né à Poitiers en 1937. Il est membre du comité de D’Ailleurs poésie. Après avoir enseigné le français en Irlande, en Suède et au Canada, il est devenu professeur à l’université du Massachusetts à Amherst, où il s’est tout particulièrement intéressé à Victor Segalen, Jean Paulhan, Annie Ernaux et au problème du stéréotype. Il réside maintenant à Washington. Depuis 2004, il écrit poèmes, textes et traductions dans une dizaine de revues en France et aux États-Unis. Il a publié en français entre autres aux éditions Décharge/Gros Textes, des Vanneaux, ou La Porte. Aux États-Unis, il fait aussi partie d’un groupe d’une cinquantaine de membres faisant circuler des poèmes inédits en anglais sur la toile tous les quinze jours.