« parole qui ne va / vers rien / qui ne dit rien / précaire / d’une ombre à l’autre » : les mots de Jean-Marie Corbusier ont l’honnêteté d’annoncer leurs manques, leur impossibilité à décrire la réalité, cette « farce du monde » que le poète veut cerner de vers sans pourtant y réussir totalement. Le « poème à son surgissement » est ici une tentative sans cesse renouvelée d’éclaircissement, une réflexion sur la condition humaine contrainte par le langage. « Ma parole est sans réponse / sans fond / comme indicible », écrit l’auteur ; mais « je frappe un mot / contre un autre », clame-t-il plus tard, déterminé. Le fait est que, si les mots peinent à donner une image exacte du réel, Jean-Marie Corbusier n’en manque pas. Aussi tresse-t-il ses poèmes sur plus de cent pages… ce qui lui demande tout de même du cœur à l’ouvrage : « parole par exception / déchirure / je l’aurai ravaudée ».
Dominique Neuforge, dans sa postface — elle signe également un frontispice aux multiples branches, en écho aux ramifications verbales du texte —, écrit que le poète « [pousse] le souffle jusqu’au bout ». Heureux choix de vocabulaire, tant l’on ressent presque, en lisant, la respiration de l’auteur : « à ce mur / froid contre froid / haleine d’un jour / gagné / ce qui sera perdu à nouveau ». La voix poétique, sonore, s’abreuve ainsi à « une auréole de clarté », cherchant toujours à compenser par son engagement « ce mot sans issue / hésitant ». Haro sur la « parole sans impact » ! Même à tâtons, il s’agit de ne pas céder à l’à-peu-près. « Arrache ce peu / qui te fait vivre »… Alors « des mots inconnus / livrent leur sens / j’éprouve / je ne comprends pas ». Même si l’on adhère au message qui postule que comprendre la vie est une gageure, on est happé par la profondeur des strophes, polies avec des outils acérés — pas une lettre ne dépasse, les blancs se font signifiants.
Veilleurs dans la nuit de nos incertitudes, les noms, adjectifs et verbes éclairent ici d’une lueur faible mais résolue nos hésitations et nos angoisses : « quelque chose de noir / d’interdit / d’immobile / je veille pourtant ». Oui, on peut compter sur le poète.
Jean-Marie Corbusier, La Parole précaire, éditions Le Taillis pré, ISBN 9782874502552
Trois poèmes
Florent Toniello, né en 1972 à Lyon, est le responsable de ce site, membre du comité de D’Ailleurs poésie. Il commence une première vie dans l’informatique au sein d’une société transnationale, à Bruxelles et ailleurs. En 2012, il s’installe dans la capitale grand-ducale ; sa deuxième vie l’y fait correcteur, journaliste culturel et poète. S’ensuivent dix recueils de poésie publiés au Luxembourg, en Belgique et en France, une pièce de théâtre jouée au Théâtre ouvert Luxembourg, ainsi qu’un roman et un recueil de nouvelles de science-fiction. Pour l’instant, il n’est pas question d’une troisième vie. Son blog : accrocstich.es.





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