Chapelet de quatrains
(sans titre)
La guerre, la peste ? — leur fin est proche,
Et leur sentence est presque prononcée.
Mais qui nous gardera de la terreur
Appelée autrefois la course du temps ?
1961
Le nom
Tatar, assoupi,
Sorti de quel temps.
Collé au malheur.
Lui-même malheur.
J’ai déjà mentionné qu’Akhmatova, nom de plume choisi par la poète, était le nom de sa grand-mère maternelle, laquelle appartenait à cette ethnie depuis longtemps persécutée en Russie.
À mes vers
Vous allez par l’impraticable,
Comme l’étoile dans les ténèbres.
Vous êtes amertume et mensonges,
Mais consolation — jamais.
Photo : Aniskov, CC BY-SA 4.0
(sans titre)
À tous je donne mon pardon
Et dans la résurrection du Christ
J’embrasse au front ceux qui m’ont livrée
Et sur les lèvres celui qui ne m’a pas trahie.
1948 Pâques
La fin du démon
Comme Vroubel qui nous inspire,
Le rayon de la lune a tracé ce profil.
Alors un vent heureux soufflait
Ce que Lermontov avait tu.
1961
Quel profil ? Je ne sais pas. Mais Mikhaïl Vroubel (1856-1910) est un peintre russe dont le tableau le plus célèbre est Le Démon terrassé (1902). Vroubel a trouvé l’idée de son tableau dans le poème de Mikhaïl Lermontov (1814-1841), « Le Démon » : le démon y finit désespéré. En revanche, tandis que la lune éclaire le paysage nocturne de Vroubel, « un vent heureux » accompagne, pour la poète, la chute du démon.
(sans titre)
Je ne suis aucunement prophétesse,
La vie est si claire, tel un ruisseau de montagne,
Mais il ne m’est pas facile de chanter —
Quand tintent les clefs des geôles.
Années 1930
« Poèmes de différentes années » fait suite au « Chapelet de quatrains ». J’ai retenu les suivants. Le premier n’a pas de titre, mais on le trouve, en quelque sorte, à la fin : Paris 1940.
Quand on enterre une époque,
Le chant des morts ne retentit pas,
Et d’ortie et de chardon
Il n’y a plus qu’à la parer.
Seuls les fossoyeurs
Travaillent crânement.
L’affaire n’attend pas !
Et ainsi doucement, Seigneur,
On entend le temps qui va.
Puis elle refait surface
Tel un cadavre dans une rivière
Au printemps —
Mais le fils ne reconnaît pas la mère,
Et le petit-fils se tourne vers l’angoisse,
Et les têtes se penchent,
La lune-balancier oscille ;
Ainsi, au-dessus de Paris
Qui a succombé, le silence.
1940
Le poème suivant est dédié à Chostakovitch :
La musique
À D.D.Ch.
En elle c’est un miracle qui brûle,
Sous nos yeux elle taille ses facettes.
Elle parle seule à seule avec moi,
Quand d’autres ont peur de s’approcher.
Quand le dernier ami se détoune
Elle reste avec moi dans la tombe
Et chante comme un premier orage
Ou comme les fleurs qui vous étourdissent.
1958
Il s’agit, dans le poème suivant, du palais et du jardin créés au début du xviiie siècle par Pierre le Grand à Saint-Pétersbourg, ville où la poète a longtemps vécu.
Le Jardin d’été
Je veux aller dans ce jardin unique
Voir les roses en leur plus bel enclos.
Le statues y rappellent ma jeunesse,
Je les revois sous l’eau de la Néva.
Dans un silence parfumé m’apparaît,
Parmi les hauts tilleuls, le craquement des mâts.
Et le cygne traverse les siècles,
En admirant sa double beauté.
Et les pas de milliers et de milliers
Ennemis et amis — raides morts.
Du vase de granit au palais,
C’est un cortège d’ombres sans fin.
Là-bas, mes nuits blanches parlent tout bas
De quelque très haut amour et secret
Et tout brûle dans la nacre et le jaspe,
Mais la source de lumière est cachée.
Pour finir, un très beau poème sur la mémoire :
Le sous-sol de la mémoire
Ô cave de la mémoire
Khlebnikov
Une vraie bêtise que de vivre affligée,
Et que me ronge ainsi le souvenir.
Je ne suis pas souvent l’hôte de ma mémoire,
Et elle me bourre toujours le crâne ;
Quand je dévale avec une lampe au sous-sol,
Il me semble qu’un sourd éboulement
Gronde dans l’étroit escalier.
La lanterne fume, impossible de revenir,
Et je sais que je vais là-bas,
À la rencontre de mon ennemi
Comme pour demander grâce… Mais là-bas,
Il fait sombre et il n’y a pas de bruit.
Ma fête est finie !
Déjà trente ans, on avait reconduit ces dames,
L’espiègle est mort de vieillesse…
J’arrive en retard. Quel malheur !
Impossible de se montrer où que ce soit.
Mais j’effleure les peintures murales.
Près de la cheminée je me réchauffe. Merveille !
À travers moisissure, fumée, écailles,
Deux émeraudes brillent.
Un chat miaule. Alors rentrons !
Mais où est ma maison ? Où est ma raison ?
18 janvier 1940
Velimir Khlebnikov est un poète russe à peu près de la même génération qu’Anna Akhmatova (1885-1922). Même si c’est une « bêtise », il est difficile d’échapper au désir de visiter cette « cave de la mémoire ». Je dis à voix haute le dernier vers. Il me hante. Comme je voudrais le faire résonner en russe !
Christian Garaud est né à Poitiers en 1937. Il est membre du comité de D’Ailleurs poésie. Après avoir enseigné le français en Irlande, en Suède et au Canada, il est devenu professeur à l’université du Massachusetts à Amherst, où il s’est tout particulièrement intéressé à Victor Segalen, Jean Paulhan, Annie Ernaux et au problème du stéréotype. Il réside maintenant à Washington. Depuis 2004, il écrit poèmes, textes et traductions dans une dizaine de revues en France et aux États-Unis. Il a publié en français entre autres aux éditions Décharge/Gros Textes, des Vanneaux, ou La Porte. Aux États-Unis, il fait aussi partie d’un groupe d’une cinquantaine de membres faisant circuler des poèmes inédits en anglais sur la toile tous les quinze jours.





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