Au seuil d’une saison froide, troisième recueil de poèmes de Forough Farrokhzad, a été publié en 1973, six ans après sa mort dans un accident de voiture. Elle avait trente-trois ans. « Moi j’obéis aux quatre éléments / La composition des lois de mon cœur n’est pas du ressort / Du parlement provincial des aveugles ». Ces vers se trouvent dans le premier poème que je vais citer. Ils font écho au poème cité dans la précédente déambulation : « Contrée des merveilles ». Et à ces vers du deuxième poème que je vais citer : « Comment peut-on se réfugier / Dans les versets des prophètes décriés ? » Non conformiste en religion et en politique, et luttant contre la domination masculine, elle est également non conformiste en poésie. À l’époque à laquelle elle écrit, dans une société qui voit d’un mauvais œil tout écart par rapport à la tradition, elle ignore la métrique et écrit des vers libres pleins d’élan qui emportent le lecteur dans de longs poèmes rythmés par des vers repris plusieurs fois.

Il n’y a que la voix qui reste
 
Pourquoi m’arrêterais-je, pourquoi ?
Les oiseaux sont partis en quête d’un chemin bleu
L’horizon est vertical
L’horizon est vertical et le mouvement : jaillissant
Et dans les tréfonds du regard
Les planètes lumineuses tournoient
La terre dans les hauteurs se répète
Et les puits emplis d’air
Se transforment en galeries de liaison
Et le jour est une étendue
Que ne saurait contenir le rêve étroit
Du vermisseau qui ronge le journal
 
Pourquoi m’arrêterais-je ?
Le chemin passe par les vaisseaux de la vie
L’atmosphère de la matrice lunaire
Tuera les tumeurs
Et dans l’espace chimique après le lever du soleil
Il n’y aura que la voix
Infiltrée par les particules du temps
Pourquoi m’arrêterais-je ?
Qu’est-ce qu’un marécage
Que pourrait-il être sinon le berceau de la vermine ?
Les adages de la morgue sont écrits par les cadavres enflés
Le pleutre dans l’ombre
Camoufle sa virilité défaillante
Et le cafard… Ah !
 
Quand le cafard pérore
Pourquoi m’arrêterais-je ?
Les lettres de plomb s’alignent en vain
Leur assemblage ne sauvera jamais une pensée mesquine
Je suis de la lignée des arbres
Respirer l’air stagnant m’ennuie
Un oiseau mort m’a appris à ne pas oublier l’envol
La finalité des forces est de s’unir
À la source lumineuse du soleil
La lucidité déferle avec la lumière
Il est normal que les moulins à vent
Se dégradent et pourrissent
Pourquoi m’arrêterais-je ?
Les blés encore verts
Je les serre contre mon sein
Et je les allaite
 
La voix, la voix, seulement la voix
La voix suppliciée de l’eau qui veut couler
La voix de l’étoile scintillante qui tombe
Sur l’écorce féconde de la terre
La voix de l’embryon où prend forme le sens
Et la floculation des échos de l’amour
La voix, la voix, la voix, il n’y a que la voix qui reste
 
Au pays des nabots
L’étalon de la mesure
Voyage toujours sur l’orbite du zéro
Pourquoi m’arrêterais-je ?
Moi j’obéis aux quatre éléments
La composition des lois de mon cœur n’est pas du ressort
Du parlement provincial des aveugles
Qu’ai-je à faire du long hurlement de sauvagerie
Dand les génitoires de l’animal
Qu’ai-je à faire du frémissement de l’asticot dans la viande
La lignée sanglante des fleurs m’a engagée à vivre
La lignée sanglante des fleurs, vous savez ?

« Quand le cafard pérore / Pourquoi m’arrêterais-je ? » À plus forte raison lorsque tout est fait pour étouffer « la voix » de la poète. « La voix, la voix, la voix, il n’y a que la voix qui reste ». La poésie de Forough Farrokhzad est une poésie de résistance. Mais aussi une poésie au plus près de la terre (« Je suis de la lignée des arbres ») et de son rapport avec le cosmos (« La voix de l’étoile scintillante qui tombe / Sur l’écorce féconde de la terre ». « Je connais le secret des saisons », écrit-elle encore dans le poème suivant, mais le ton est plus sombre.

Croyons à l’arrivée de la saison froide
 
Et me voilà
Femme solitaire
Au seuil d’une saison froide
Prête à comprendre l’existence souillée de la terre
Le désespoir simple et maussade du ciel
Et l’impuissance de ces mains cimentées
 
Le temps passe
Le temps passe et l’horloge sonne quatre fois
Quatre fois
Aujourd’hui est-ce le premier jour de l’hiver
Je connais le secret des saisons
Je comprends le langage des instants
Le sauveur dort dans sa tombe
Et la terre, la terre accueillante
Appelle au calme
Le temps passe et l’horloge sonne quatre fois
 
Dans la rue, le vent souffle
Le vent souffle
Et je songe à la pollinisation des fleurs
Aux bourgeons, à leurs tiges maigres et anémiques,
À ce temps las et poitrinaire
Et un homme longe les arbres mouillés
Un homme dont les veines bleues
Tels des serpents morts
Grimpent jusqu’au cou
Atteignent ses tempes palpitantes
Et répètent ces syllabes sanglantes :
— Bonjour
— Bonjour
Et je songe à la pollinisation des fleurs
 
Au seuil d’une saison froide
Aux pompes funèbres des miroirs
À l’assemblée en deuil des expériences blafardes
Au crépuscule portant la science du silence
Comment peut-on donner à celui qui s’en va ainsi
Patient,
Austère,
Désemparé,
L’ordre de s’arrêter
Comment dire à l’homme qu’il n’est pas vivant ? […]
 
Ô mon amour, Ô mon unique amour
Des nuages noirs attendent l’apparition radieuse du soleil
 
Comment peut-on se réfugier
Dans les versets des prophètes décriés ? […]

Le poème est trop long pour être cité en entier. Les premiers vers font penser qu’il s’agit de dresser une sorte de bilan qui, à l’image de « la saison froide » qui s’annonce, n’a rien de positif. Mais l’expérience de la vie fait partie de ce bilan, et l’expérience est extraordinaire : « J’ai traversé cette île agitée / Bravé l’ébullition de l’océan / L’explosion des montagnes / Et le morcellement fut le secret de l’Être unique / De ses intimes particules est né le soleil ». À quoi fait écho ailleurs : « Et je songe à la pollinisation des fleurs / Aux bourgeons, à leurs tiges maigres et anémiques ». Je pense aussi au poème précédent : « Et dans l’espace chimique après le lever du soleil / Il n’y aura que la voix / Infiltrée par les particules du temps ». Et le poème se termine sur l’image positive d’une renaissance comparable à celle du printemps après « la saison froide ».

Pour terminer, je signale qu’on retrouve Forough Farrokhzad dans le livre de Cécile A. Holdban Premières à éclairer la nuit (éditions Arléa, 2014), livre consacré à quinze écrivaines novatrices du xxe siècle.

2 Commentaires

  1. LB Franz

    merci pour cette belle présentation
    dommage que vous ne mentionnez pas la traductrice

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  2. Florent Toniello

    Bonjour, et merci de votre commentaire ! L’excellente traductrice a été mentionnée dans la première partie de cette déambulation : https://dailleurspoesie.com/forough-farrokhzad-1-2/, ainsi que dans le lien vers le livre chez l’éditeur. Il s’agit en effet de Sara Saïdi B. (= Boroujeni), elle-même auteure d’une thèse de doctorat sur la « Réception des quatrains d’Omar Khayyâm en France ».

    Réponse

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Christian Garaud est né à Poitiers en 1937. Il est membre du comité de D’Ailleurs poésie. Après avoir enseigné le français en Irlande, en Suède et au Canada, il est devenu professeur à l’université du Massachusetts à Amherst, où il s’est tout particulièrement intéressé à Victor Segalen, Jean Paulhan, Annie Ernaux et au problème du stéréotype. Il réside maintenant à Washington. Depuis 2004, il écrit poèmes, textes et traductions dans une dizaine de revues en France et aux États-Unis. Il a publié en français entre autres aux éditions Décharge/Gros Textes, des Vanneaux, ou La Porte. Aux États-Unis, il fait aussi partie d’un groupe d’une cinquantaine de membres faisant circuler des poèmes inédits en anglais sur la toile tous les quinze jours.