La couverture de la version française de Punks, le livre de poèmes de John Keene, représente deux Noirs sur fond bleu. Cela m’a fait penser au célèbre morceau de jazz Black and Blue de Fats Waller (1929). Je viens de le réécouter, interprété par Louis Armstrong. On se souvient des paroles : « What did I do / to be so black and blue » et « my only sin / is in my skin » (« qu’est-ce que j’ai fait / pour être si noir et si cafardeux » et « mon seul péché / est dans ma peau »). John Keene donne peu de renseignements sur sa famille. On sait seulement qu’il a grandi dans un milieu qui aimait la musique de jazz. Mais il a écrit un poème intitulé « Origines ».

Origines
 
Keene accosta de ce côté-ci du rivage en portant le nom Keen
parti en tant que fils cadet d’Inverness.
Plus tard il épousa Sarah, une Noire, âgée de seize ans,
en raison de sa beauté et de la liberté que la fortune
amassée au cours de la Ruée de 49 lui avait procurée. Il bâtit une ferme à Alton.
C’est là que débute la lignée : quoique son sang et celui de Sarah continuent
de couler dans mes veines, ni ferme ni fortune ne demeurent.
 
Keene accosta de ce côté-ci du rivage en portant le nom Kane,
après avoir fui un taudis et toute une couvée à Galway.
Plus tard dans le Maryland il coucha avec Sarah, Bakongo, âge incertain
de désespoir. Il n’y avait que peu d’autres femmes en ville.
Menteur doublé d’un ivrogne, il nourrit de vagues rêves de gloire californienne.
Ainsi débute la lignée, et son sang et celui de Sarah fluent
dans mes veines. Sarah la sage fila un soir, et c’est seul qu’il mourut.
 
Keene accosta de ce côté-ci du rivage en portant le nom Keen.
Autodidacte, il bégayait dans des tonalités du Somerset.
Une fois ici, il mit sur pied un spectacle de magie itinérant avec l’aide
de Sarah, une prêtresse yoruba, et alla jusqu’à Monterey avec tout ça
avant d’ouvrir boutique dans l’Illinois. On dit qu’elle le maudit.
C’est de cette façon que débute la lignée. Encore maintenant leur sang coule
dans mes veines : je porte le troisième œil, pour le meilleur et pour le pire.
 
Keene accosta de ce côté-ci du rivage, des rêves de liberté plein la tête ;
peut-être était-il Keene ou King, voire K_____, un Européen
aux douteuses origines. Il finit par faire de Sarah, une Africaine,
sa fiancée parce qu’il n’avait nulle honte et d’yeux que pour le possible ;
à son cœur affamé, du milieu du siècle, sa présence représentait la vie et une bénédiction.
Ce fut donc le début de la lignée, et leur sang ne cesse de chanter
dans mes veines. Seuls leurs véritables noms continuent de manquer.

John Keene a noté : « ce poème s’inspire librement d’anecdotes sur les origines de mon nom de famille entendues dans mon enfance ». Rien à voir, par conséquent, avec Finding Your Roots (Trouver ses racines), programme de télévision bien connu aux États-Unis dans lequel Henry Louis Gates Jr, professeur à Harvard University, révèle à une personne médusée le résultat de ses recherches généalogiques. Ce qui est sûr, c’est que l’ancêtre mâle de John Keene était un Blanc qui avait émigré, et qu’une fois arrivé aux États-Unis, il avait épousé une Noire. Et s’il y a quelque chose de léger dans l’évocation de ces souvenirs d’enfant revus par l’adulte, John Keene a écrit un assez long poème dans lequel il professe un amour profond pour les Noirs.

Noir
 
Lorsque je commence un poème c’est souvent
parce que j’aime les Noirs.
Quand je choisis de ne pas écrire
de poème j’aime toujours les Noirs.
Si j’écris que j’aime les Noirs
c’est parce que j’aime les Noirs.
Si je n’écris pas que j’aime les Noirs
j’aime toujours les Noirs. Chaque métaphore,
chaque comparaison prend racine dans le fait
que j’aime les Noirs. Même si je renonce
entièrement au langage figuratif j’aime
toujours les Noirs. Dès que j’entame
un essai ou une nouvelle ou un roman
je ressens jusqu’au plus profond
de mon âme que j’aime les Noirs.
Ces fois où je contemple
la blancheur de l’écran ou de la page
je peux désespérer de ne jamais parvenir à
montrer ou témoigner de toute l’étendue de l’amour
que je voue aux Noirs, mon désir que d’autres Noirs
et que tout le monde aiment les Noirs. Mais
ça me suffit de savoir du fond de mon âme
et de mon cœur à quel point j’aime les Noirs
et de dire et d’encourager les autres à dire
publiquement qu’ils aiment les
Noirs c’est-à-dire que j’ai appris
à m’aimer moi-même et à aimer les Noirs
et à reconnaître que malgré tout ce à quoi
nous faisons face dans ce monde depuis le moment
de notre naissance jusqu’au jour de notre mort
même ce point noir qui mettra un terme
à ce poème est un signe et le sceau
pour moi et quiconque s’en soucie
que j’aime les Noirs.

Cette déclaration d’amour peut paraître trop répétitive, mais il me semble que ces répétitions sont une façon de signifier un refus radical du racisme et des vexations quotidiennes rencontrées par les Noirs (métissés ou non) « depuis le moment / de [leur] naissance jusqu’au jour de [leur] mort ». Dans un autre poème (qui ressemble à un essai, mais qui est qualifié de poème), John Keene propose une façon de lutter contre cet état de choses.

Noir(cir)
 
Si la langue dominante est la forme structurelle vivante du code linguistique, et si ce code est l’ensemble normalisé des symboles et de leurs relations (grammaire, morphologie, syntaxe, phonétique, sémantique), dans ce cas pirater le courant dominant, noircir le code implique un basculement, en son sein, un négrissement (de l’intérieur) : pirater la source en la vernacularisant, en l’ébénisant, en la petit-négrisant ou en la créolisant (kreyolisant), bousculer les codes pour la recoder, la percer à jour, la décoder et l’ouvrir, la déconstruire et la reconstruire. La noiriser revient à la figurer, à la configurer et à la défigurer, la casser en deux et en ouvrir les symboles pour la renouveler, créer un nouveau code qui masque et reflète l’ancien, en en explosant le plafond et en la remixant. La noiriser revient à l’embrouiller, la rendre plus funky. D’une façon toujours non autorisée. […]

Ce manifeste pour « noircir le code » est intéressant, mais comment procéder et quels résultats escompter ? « Pirater la source en la vernacularisant », n’était-ce pas quelque chose de ce genre qu’espérait Queneau il y a une soixantaine d’années à l’époque de Zazie dans le métro ? Il voulait voir la langue parlée supplanter la langue standard. La langue résiste. Elle évolue, mais lentement, et les changements qui se produisent sont rarement aussi profonds qu’on le souhaitait. On peut essayer de rendre manifeste dans la langue l’égalité des sexes : un auteur/une autrice, le poète/la poète. Mais que dire d’« il/elle » en début de phrase s’il ne s’agit pas d’un document administratif ? Il me semble qu’il en va de même pour ce qui touche les formes du racisme. Certains mots sont bannis : on ne demande plus une « tête-de-nègre » dans une pâtisserie, on n’achète plus du chocolat « Y a bon Banania ». Travailler sur la langue, dans la mesure du possible, est une bonne chose, mais ce sont les changements dans la société qui entraînent en général des changements d’ordre linguistique. Cela dit, la littérature et en particulier la poésie ont leur rôle à jouer quand il s’agit de travailler la langue…

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Christian Garaud est né à Poitiers en 1937. Il est membre du comité de D’Ailleurs poésie. Après avoir enseigné le français en Irlande, en Suède et au Canada, il est devenu professeur à l’université du Massachusetts à Amherst, où il s’est tout particulièrement intéressé à Victor Segalen, Jean Paulhan, Annie Ernaux et au problème du stéréotype. Il réside maintenant à Washington. Depuis 2004, il écrit poèmes, textes et traductions dans une dizaine de revues en France et aux États-Unis. Il a publié en français entre autres aux éditions Décharge/Gros Textes, des Vanneaux, ou La Porte. Aux États-Unis, il fait aussi partie d’un groupe d’une cinquantaine de membres faisant circuler des poèmes inédits en anglais sur la toile tous les quinze jours.