La comparaison entre les deux traductions des poèmes de Li Shangyin est d’autant plus intéressante lorsque l’on sait que le traducteur de Mémoire et Vestiges de la neige, à la différence de la traductrice de l’Anthologie de la poésie chinoise, renonce au vers libre et s’impose une forme particulière. Voici ce qu’il écrit à ce sujet : « Plusieurs raisons nous ont conduit à recourir à l’ennéa- et au tridécasyllabe [c’est-à-dire à des vers de 9 syllabes en français pour les vers de 5 caractères en chinois, et de 13 syllabes en français pour les vers de 7 caractères en chinois]. Outre que ces deux mètres ont l’avantage d’être impairs, ils ne furent guère employés dans la poésie française, ce qui leur confère une certaine singularité prosodique. Avant Verlaine, en effet, rares furent les auteurs à se servir de l’ennéasyllabe - Jean Richepin, Jules Laforgue, Paul Valéry et quelques autres lui emboîteront le pas. Quant au tridécasyllabe, son usage est encore plus restreint : on le trouve notamment chez Paul Scarron, Théodore de Banville et, là encore, Jean Richepin. De façon générale, nous considérons que des vers réguliers sont mieux à même de restituer les mètres originaux, dès lors qu’ils furent produits comme tels […] Sans une certaine tension intérieure, les vers confinent à la paraphrase, ou pour dire les choses autrement : “Parce que la forme est contraignante, l’idée jaillit plus intense” (comme l’écrit Baudelaire dans une lettre). »
Voici un poème composé de deux quatrains de cinq caractères chinois, et de neuf syllabes en français:
26. Fleurs chues
La maison s’est vidée de ses hôtes
Au jardin les pétales s’envolent
Se perdent aux chemins tortueux
Gagnent au loin les rais inclinés
Les balayer chavire le cœur
Le regard éperdu s’y recueille
Au printemps l’âme entière se voue
Et votre habit s’humecte de pleurs
p. 487 Fleurs tombées
Les invités ont enfin déserté le pavillon élevé ;
Dans le jardin, les fleurs volent confusément.
Elles tombent çà et là sur les allées sinueuses,
Et accompagnent de loin le soleil couchant.
Le cœur brisé, je ne supporte pas de les balayer ;
Mes regards s’épuisent à vouloir leur retour.
Cœurs parfumés meurent avec le printemps ;
Tout ce qu’elles font : mouiller les vêtements!

Est-ce le même poème ? Oui et non. À chaque lecteur de choisir celui qu’il préfère. Peut-être le premier a-t-il quelque chose de plus dense, de plus mystérieux. Par ailleurs, une note suggère que, dans ce poème, des circonstances politiques menaceraient l’avenir du poète d’après la date de sa composition. « Tout évoque ici la solitude et le sentiment d’abandon qui le hantent en cette fin de printemps. »
Voici maintenant un quatrain de sept caractères.
7. La tour du couchant
Vibrantes fleurs, saules ternis, clos d’un ciel morose
Sur la haute muraille, du faîte de la tour
M’enquérir aimerais où vole l’oie solitaire
Ignorer ne puis le sort, ainsi de l’inconstance
p. 486 La tour du couchant
Fleurs brillantes, saules foncés, le chagrin étreint le ciel ;
Je gravis les doubles remparts et monte encore sur la tour.
Je voudrais demander à l’oie sauvage où elle compte aller,
Sans penser que ma propre existence m’interdit le retour.
On voit ici la difficulté rencontrée lorsqu’on s’impose un nombre de syllabes en français. Par exemple, on peut trouver un peu gênant « M’enquérir aimerais » et préférer « Je voudrais demander ». Selon un commentateur, les « vibrantes fleurs » sont des chrysanthèmes, et l’oie sauvage serait le protecteur du poète obligé de quitter la ville, ce qui aurait de fâcheuses conséquences pour la carrière de Li Shangyin.
Autre quatrain de sept syllabes :
37. Froidure de la nuit
Large étang enserré d’arbres, d’ombres sous la lune
Battoirs et flûte du hameau, vent dans les glycines
Le plaid vert de l’aile ouest a gardé son parfum
Ma peine se porte la nuit aux lotus flétris
p. 485 Fraîcheur nocturne
Reflets lunaires sur les arbres qui entourent le vaste étang ;
Battoir du bourg, flûtes des remparts, vent dans le lichen.
Au kiosque de l’ouest, discret parfum de la couette brodée ;
Toute la nuit, je dépêche mon chagrin vers les lotus fanés.
Parfois, le compte des 13 syllabes est discutable. « Le plaid vert de l’aile ouest a gardé son parfum » : il faut lire « l’ai-le-ouest » sans faire l’habituelle élision de l’e muet. Mais c’est un détail. Un commentateur note que ce poème a été écrit peu de temps après la mort prématurée de l’épouse du poète.
Voici enfin un poème composé de deux quatrains de sept caractères :
54. Sans titre I
Vaine promesse ta venue, trace perdue
Vers le toit penche la lune à la cinquième veille
J’ai rêvé ton départ, pleuré pour te retenir
Trop claire mon encre dans ma hâte de t’écrire
Lampe en demi-cage où luisent les alcyons et l’or
Courtine aux lotus imprégnée de senteurs de musc
Si lointain le mont Peng ! soupirait le jeune Liu
De monts Peng à présent myriades nous séparent
p. 487 Sans titre
« Venir » est un mot vide, « partir » ne laisse pas de traces ;
La lune se penche sur le pavillon, la cloche sonne l’aube.
Je rêvais à une longue rupture, comment ne pas pleurer ;
D’écrire je me presse, mais l’encre n’est pas encore épaisse.
La bougie éclaire à moitié les martins-pêcheurs dorés ;
Un parfum de musc vaporeux traverse les lotus brodés.
Le jeune Liu regrettait déjà que le mont Peng fût loin ;
Que dire de nous deux, par dix mille montagnes séparés.
Précisions données par un commentateur : la cinquième et dernière veille court de 3 heures à 5 heures du matin, et la « demi-cage » désigne une lampe ajourée, ici à motifs de martins-pêcheurs (« alcyons » rehaussés d’or), associée à l’usage de musc, elle est le signe d’un intérieur paré avec soin pour accueillir la bien-aimée - laquelle se dérobe à son engagement. Quant au « jeune Liu », c’est une allusion à un conte dans lequel un jeune garçon rencontre une Immortelle dans la montagne et reste avec elle plusieurs mois. « À son retour, il découvre que sept générations se sont écoulées. » Il tente alors en vain de retrouver le mont Peng où il a rencontré l’Immortelle. Liu Shangyin est un poète de la mélancolie.
Christian Garaud est né à Poitiers en 1937. Il est membre du comité de D’Ailleurs poésie. Après avoir enseigné le français en Irlande, en Suède et au Canada, il est devenu professeur à l’université du Massachusetts à Amherst, où il s’est tout particulièrement intéressé à Victor Segalen, Jean Paulhan, Annie Ernaux et au problème du stéréotype. Il réside maintenant à Washington. Depuis 2004, il écrit poèmes, textes et traductions dans une dizaine de revues en France et aux États-Unis. Il a publié en français entre autres aux éditions Décharge/Gros Textes, des Vanneaux, ou La Porte. Aux États-Unis, il fait aussi partie d’un groupe d’une cinquantaine de membres faisant circuler des poèmes inédits en anglais sur la toile tous les quinze jours.





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