Une publication récente me ramène à l’époque de la dynastie des Tang (618-907). Il s’agit d’une anthologie de 58 poèmes choisis parmi les quelque 600 composés par Li Shangyin (813-858). Le livre a pour titre Mémoire et Vestiges de la neige, suivi de Poèmes sans titre, 58 poèmes traduits du chinois classique, présentés et annotés par Gilles Cabrero, Vagabonde éditeur, 2026. La langue chinoise rend difficile la traduction en langue occidentale. Il en résulte des traductions très différentes selon les traducteurs. Ayant sous la main l’Anthologie de la poésie chinoise dans la collection la Pléiade (Gallimard, 2015), je me suis amusé, lorsque la chose était possible, à faire des comparaisons. Je cite d’abord le texte de Vagabonde avec son numéro (les poèmes sont numérotés), puis celui de la Pléiade, dans la traduction de Florence Hu-Sterk, avec le numéro de page. Voici un quatrain de cinq caractères. Le poème chinois se présente ainsi :

Traductions :

42. Les marches du ciel
 
Jours de printemps aux marches du ciel
Marches où retombe le soleil
Si le loriot gémit jusqu’aux larmes
Qu’elles baignent la plus haute fleur
 
p. 483 Au bout du monde
 
Un jour printanier au bout du monde ;
En plus le soleil décline à l’horizon.
Si le cri des loriots avait des larmes,
Ce serait pour mouiller la plus haute fleur.

Même le titre du poème change d’un traducteur à l’autre. D’autre part, il n’y a pas de signes de ponctuation dans le poème chinois, ce que l’un des traducteurs respecte, tandis que l’autre en utilise et souligne ainsi la structure grammaticale du texte. Le troisième vers de l’original contient ces éléments : si/loriot/cri/larmes. Au traducteur de jouer ! En outre, les façons d’interpréter le poème varient grandement. Pour l’un des traducteurs, « la plus haute fleur » fait penser « aux dernières fleurs du printemps, et peut-être au déclin de la dynastie des Tang ». Pour l’autre, s’appuyant sur des données biographiques, « le loriot » serait le poète qui tenterait d’obtenir les bonnes grâces d’un personnage important en le flattant : il le qualifierait de « la plus haute fleur ».

Voici maintenant un poème composé de deux quatrains de cinq caractères (il ne figure pas dans l’anthologie de la Pléiade).

2. Tombée du soir
 
Dans le vent stationnent les carrosses
Leurs rideaux s’enroulent près du fleuve
Le Nord renonce à l’escarpolette
Le Sud achève ses ablutions
 
Galantes fleurs et regards confus
Rameaux de saules mélancoliques
Ne soupirez pas à leur retard
De longtemps sont rares ces rencontres

Une note explique que le poème « décrit les rendez-vous galants des jeunes gens de la haute société » à certains jours de l’année. « Le Nord désigne les demoiselles qui s’adonnent à l’escarpolette, divertissement alors exclusivement féminin venu des régions septentrionales […] le Sud correspond aux garçons venus accomplir des rites de purification dans les eaux du fleuve, tradition méridionale. Ce jour-là, les jeunes filles offrent des fleurs et les garçons des rameaux de saule (le mot “saule” signifie aussi “espoir” en chinois). » Le poème est charmant, mais il serait bien énigmatique sans ces explications savantes !

Voici maintenant un quatrain de sept caractères et ses deux traductions :

24. Ivre sous les fleurs
 
Rechercher les senteurs, ivre de nuées flottantes
Sommeiller contre un arbre jusqu’au déclin du jour
Les hôtes partis, dégrisé dans la nuit profonde
À la chandelle rouge goûter les fleurs flétries
 
p. 483 Ivre sous les fleurs
 
L’arôme des fleurs et du vin m’enivre à mon insu ;
Appuyé à un arbre au soleil couchant je m’assoupis.
En pleine nuit, je me réveille, les invités ont disparu ;
Une bougie rouge en main, j’apprécie les fleurs flétries.

Les « nuées flottantes » sont « le nom d’une boisson prisée des Immortels ». Ici, il s’agit évidemment du vin. Une autre note, à propos des fleurs flétries, cite le philosophe taoïste Tchouang-tseu : « la prospérité et la ruine, les états successifs ne sont que des phases : tout est un ». La flétrissure des fleurs « participe de leur beauté à travers le processus qui gère les états successifs ».

Li Shangyin s’est fait une réputation de poète de l’amour. Le poème « Tombée du soir » est un poème sentimental. En voici un autre qui ne l’est guère malgré le titre. Il se trouve dans l’édition Gallimard, p. 484.

Sentiments au gynécée
 
Le nectar au fond de la fleur rouge tachée de rosée,
L’un après l’autre, frelon et papillon l’ont butiné.
Ce rêve galant prend fin près de la fenêtre printanière,
Mais celui qui partage ma couette n’en a aucune idée.

Je m’en voudrais de dire les choses plus clairement ! Je précise tout de même que le frelon est le mari, et l’amant, le papillon. Étiemble admirait à juste titre la façon délicate et imagée dont les lettrés chinois parlaient des rapports sexuels. Qui souhaiterait en savoir plus sur la question peut consulter le livre de Robert Van Gulik, La Vie sexuelle dans la Chine ancienne, traduit de l’anglais par Louis Évrard, Gallimard, 1971.

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Christian Garaud est né à Poitiers en 1937. Il est membre du comité de D’Ailleurs poésie. Après avoir enseigné le français en Irlande, en Suède et au Canada, il est devenu professeur à l’université du Massachusetts à Amherst, où il s’est tout particulièrement intéressé à Victor Segalen, Jean Paulhan, Annie Ernaux et au problème du stéréotype. Il réside maintenant à Washington. Depuis 2004, il écrit poèmes, textes et traductions dans une dizaine de revues en France et aux États-Unis. Il a publié en français entre autres aux éditions Décharge/Gros Textes, des Vanneaux, ou La Porte. Aux États-Unis, il fait aussi partie d’un groupe d’une cinquantaine de membres faisant circuler des poèmes inédits en anglais sur la toile tous les quinze jours.