L’anthologie Woman, Mapped, dirigée par Jennifer Wong et éditée chez Fly on the Wall (maison d’édition qui fera l’objet d’un article d’ici quelques semaines), est avant tout le fruit d’une collaboration menée sous l’égide de la Rebecca Swift Foundation, qui vise à créer un espace d’expression pour les femmes poètes. Rebecca Swift, disparue en 2017, était une écrivaine britannique et la cofondatrice de la célèbre Literary Consultancy.

Le recueil rassemble des textes très divers, tant par leurs perspectives culturelles que par les thèmes qu’ils abordent. Ils sont touchants, bouleversants. Ils bousculent, ils interpellent. L’éditrice n’hésite pas à employer le mot sincérité pour qualifier les visions qu’ils reflètent : les autrices nous parlent ouvertement des sujets qui préoccupent les femmes, qu’il s’agisse de la complexité de la vie au féminin, du vieillissement, de l’expression des émotions, des origines sociales et de l’identité ou encore des inégalités professionnelles.

Les textes d’Amy Acre évoquent le corps des femmes et nous rappellent combien le regard des autres (et notamment celui des hommes) peut rendre vulnérable, en particulier avec les années qui passent.

The cosmetologist says you can’t get enough
collagen over forty…
 
Let me be neutral. Or better still, invisible. A peptide.
 
La cosméticienne dit qu’on n’a jamais assez de collagène
après 40 ans…
 
Laissez-moi être neutre. Ou mieux encore, invisible. Un peptide.

Jade Mutyora, quant à elle, écrit sur la mode (j’ai adoré le poème consacré à la forme des jeans) et sur le travail. Elle nous offre également Ode to Loneliness, une ode à la solitude, dans laquelle celle-ci semble devenir un espace de liberté, une possibilité de retrouver sa propre voix :

O quiet to tune in to my voice and tend it…
Rejoice! Freedom to speak without fear
the language of love which was always in here.
 
Ô calme, pour entendre ma propre voix et en prendre soin…
Réjouissons-nous ! La liberté de parler sans crainte
cette langue de l’amour qui a toujours été là, en moi.

La lecture s’ouvre sur le texte de Jessie Williams, qui évoque la sororité, ici et ailleurs, par-delà les frontières. Au Kurdistan, elle décrit ce rapport unique et si particulier qui relie les femmes, quelles que soient leurs origines. Une forme de complicité immédiate, comme si elles partageaient un secret.

I feel like I’ve been let into a secret club. Their joy is infectious.
 
J’ai l’impression d’avoir été admise dans un club secret. Leur joie est contagieuse.

Je ne peux m’attarder sur toutes les autrices qui contribuent à ce recueil si riche en émotions, en réflexions et en intuitions. Mais l’une d’entre elles m’a particulièrement touchée : Janette Ayachi, poète d’origine algérienne et écossaise. Dans The Drinker’s Dive, elle évoque la résilience d’une grand-mère qui n’a jamais cessé de travailler dur et qui a bu jusqu’à la fin de sa vie.

You told me your mother, my grandmother, was a drinker,
she drank until her death, covering it up as cancerous.
She worked night shifts cleaning buses, hosing them down
In the bitter cold dynamo of dusk…
 
Tu m’as dit que ta mère, ma grand-mère, était alcoolique,
qu’elle avait bu jusqu’à sa mort, cachant cela sous un cancer.
Elle travaillait de nuit à nettoyer les bus, les arrosant au jet,
dans le froid mordant du crépuscule…

Alors, en écho à la chanson de Stromae, Alors on danse, on a envie de se dire, au terme de cette lecture : alors, on rêve.

Comme Jade Mutyora, qui imagine un monde idéal, à la fois drôle, généreux et délicieusement irrévérencieux :

Everyone has all they need. Holidays happen
when we decide. We gift poems, home-cooked food
and head strokies. Billionaires barbecue each other.
We serve kebabs, seasoned with Empire’s tears.
 
Chacun a tout ce dont il a besoin. Les vacances ont lieu
quand nous le décidons. Nous nous offrons des poèmes, des plats faits maison
et des caresses sur la tête. Les milliardaires se font griller entre eux.
Nous servons des kebabs assaisonnés aux larmes de l’Empire.

Un recueil qui donne à entendre des voix multiples, singulières, parfois douloureuses, parfois pleines d’humour et qui nous rappelle que la poésie est un espace de liberté et de solidarité

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Valérie Harkness est la fondatrice du site D’Ailleurs poésie. Pédagogue, traductrice, tisseuse de liens multiples entre les cultures, notamment britannique et française, elle a porté sa passion de la langue dans de nombreux recueils parus entre autres aux éditions Rhubarbe, Jacques André, du Petit Véhicule ou Henry.