« Que reste-t-il de la promesse du jour ? » Dans la nuit, un homme veille. La lune refuse de l’accueillir « dans sa vasque de tranquillité ». En « buvant l’eau croupie de [son] attente », il fait « l’anxiogène hypothèse d’un non-retour » : c’est qu’il espère une femme, qu’on devine, qu’on sait partie. Quand, pourquoi ? Le mystère demeure épais pendant cette nuit d’errance intellectuelle en prose poétique, un registre inhabituel pour Philippe Colmant, qu’on connaît pour son goût des hexamètres — mais qui réussit là une captivante et haletante narration, l’illustrant lui-même de surcroît.
Le protagoniste se fait-il des idées, se croit-il à tort abandonné, alors qu’approche minuit et son « point de bascule » dans les affres nocturnes ? Tout, dans l’obscurité, est prétexte à l’inquiétude, à l’anxiété. « Les mots s’entrechoquent, s’entretuent. » Les spectres ne surgissent peut-être pas littéralement, mais ceux de Kipling avec son poème Si, Hopper avec entre autres son tableau Nighthawks sont convoqués, telles des figures tutélaires d’une nuit à la raison vacillante : « Combien de pas encore jusqu’à la folie ? » L’auteur passe en revue les expressions liées à la nuit pour mieux en tirer l’angoisse que celle-ci instille, met en scène les doutes de son personnage comme à l’acmé d’un polar où le petit matin seul apportera des certitudes. Car même l’actualité s’immisce, avec son cortège de nouvelles alarmantes : « Avant-hier déjà, les réseaux vomissaient une bile noire… »
Faut-il pour autant, avec celui qui ne peut fermer l’œil, se laisser glisser dans le plus total découragement ? « La paume de l’espoir me tend un embryon de poème » : c’est bien la poésie qui soutient l’âme, qui engendre la clarté dans les ténèbres. C’est la prose poétique qui rythme ici l’attente, qui nous offre comme au protagoniste une rambarde de mots à laquelle nous appuyer. La lueur est au bout des strophes : « Alors, fuir la réalité, le trou d’air ? Comment ? Écrire. »
Philippe Colmant, Crever la nuit, éditions Le Coudrier, ISBN 978-2-39052-069-6

Crever la nuit (extrait)
Florent Toniello, né en 1972 à Lyon, est le responsable de ce site, membre du comité de D’Ailleurs poésie. Il commence une première vie dans l’informatique au sein d’une société transnationale, à Bruxelles et ailleurs. En 2012, il s’installe dans la capitale grand-ducale ; sa deuxième vie l’y fait correcteur, journaliste culturel et poète. S’ensuivent neuf recueils de poésie publiés au Luxembourg, en Belgique et en France, une pièce de théâtre jouée au Théâtre ouvert Luxembourg, ainsi qu’un roman et un recueil de nouvelles de science-fiction. Pour l’instant, il n’est pas question d’une troisième vie. Son site : accrocstich.es.
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