Romanceros (Recueil de ballades, en français), c’est avant tout de la poésie, mais c’est aussi un recueil de fragments de vies (et de morts) au temps de la guerre civile espagnole ; on pourrait presque dire que c’est un livre d’Histoire. Comme notre mémoire sociale et historique se fait plus courte, que les guerres et les conflits continuent d’éclater et que les vies se perdent, il ne peut être que bienvenu d’accueillir la publication d’un livre de poésie sur le sacrifice des membres des brigades internationales et leur engagement dans la guerre d’Espagne de 1936-1939.

C’est que Bob Beagrie nous rappelle à sa façon, on ne peut plus éloquente, vigoureuse et sensible, le carnage de cette guerre-là et l’esprit de l’engagement jusqu’à la mort pour des principes d’internationalisation et d’égalité au-delà des frontières. Il est clair que l’ouvrage est l’aboutisssement de recherches poussées, rassemblant des horizons philosophiques, littéraires, artistiques et politiques et des bouts de vie qui nous touchent comme si nous y étions.

On y trouve Felicia Browne, artiste britannique, qui fut la première à mourir au combat, car, à la guerre, le sacrifice de soi n’est pas réservé aux hommes, et ceci, le poète le montre bien.

they kicked against convention and decorum
refused to know their place, to follow instruction
 
elles bravèrent les conventions, la bienséance
refusant de rester à leur place, de suivre les instructions

Il y a également Otto Estensen jouant de sa mandoline et son ami Tommy Chilvers avec cette question qui est encore et toujours d’actualité : la raison, l’empathie, les principes, l’art et la littérature auront-ils un jour le dessus sur la cruauté et la guerre ?

“Can a tune change the way things are ?”
 
« Une mélodie peut-elle changer les choses ? »

Qu’ils soient artistes, écrivains ou charpentiers comme George Bright, le plus âgé des membres des brigades à s’engager et à mourir, ils sont, sous la plume de Bob, nos voisins, nos amis :

no this particular red followed a quiet pop as a small hole appeared in George Bright’s forehead in the moment before his body dropped.
 
non, ce rouge-là fut suivi d’un bruit sourd comme un petit trou apparut sur le front de George Bright juste avant que son corps ne s’affaisse.

Fantômes réanimés par le souffle que le poète leur prête. Car on a à peine le temps de reprendre sa respiration que le vers suivant nous conduit plus profondément dans l’horreur :

the tempo of gunshot holes, shrapnel wounds,
he dampens fires, dams rivers with ligatures,
the cave is an echo chamber where belaboured
phrases taper away only to return as refrains
keeping the ball of sound up and floating
 
le tempo des tirs, des blessures par éclat d’obus,
il étouffe les feux, endigue les fleuves avec des ligatures,
la caverne est chambre d’écho où de laborieuses
phrases s’estompent pour mieux revenir en refrains
tenant la sphère sonore flottante en suspension

ou dans les tourments de l’attente et de l’absurdité de la guerre, comme l’évoque le titre d’un des textes :

No siestas in Suicide Hill
 
Pas de sieste sur la colline du Suicide

Enfin, deux textes dont il faut faire mention dans cette chronique tant ils marquent par la force de leurs styles et les questions qu’ils posent : L’appel du Vide (en français dans le texte), fait d’une pièce, d’un seul vers magnifique évoquant la notion du double, de l’Autre en soi sans lequel l’héroïsme ne serait pas. Et, non moins étonnant, le texte intitulé There’s Wally, construit à partir d’une vingtaine de vers commençant par « Il y a » et n’ayant comme ponctuation qu’un point final. Le tourbillon, le bruit, la terreur, le chaos et pourtant une fraternité poignante.

Voici un recueil riche d’humanité et de tout ce qui fait cette humanité, y compris l’indicible et le mystérieux (l’Autre en soi). Il y a le bruit, le vacarme, l’horreur côtoyant la beauté, l’art, l’amitié.

Un tour de force que ce Romanceros, plein de ces vies qui dansent au rythme lancinant des combats ; en tendant l’oreille, on entend la musique d’Otto Estensen ou peut-être Laurie Lee au violon. On s’y laisserait prendre…

Je pense à l’écrivain Christopher Caudwell, lui aussi mort pendant la guerre civile espagnole et cité dans le recueil :

For what’s perfection except to be dead ?
 
Car qu’est-ce que la perfection sinon d’être mort ?

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Valérie Harkness

Valérie Harkness est la fondatrice du site D’Ailleurs poésie, toujours membre du comité. Pédagogue, traductrice, tisseuse de liens multiples entre les cultures, notamment britannique et française, elle a porté sa passion de la langue dans de nombreux recueils parus entre autres aux éditions Rhubarbe, Jacques André, du Petit Véhicule ou Henry.