L’anthologie des poèmes de Li Shangyin, publiée en 2026, et traduite et annotée par Gilles Cabrero, a un titre que j’aime beaucoup : Mémoire et Vestiges de la neige. Ce sont les titres de deux poèmes à propos desquels Li Shanghin écrit ceci en préambule :
Mémoire et Vestiges de la neige
L’hiver de la 4e année, je me retirai à Yongle près de Pu. Semblable au paysan confiant en la moisson, je composai « Mémoire de la neige » et « Vestiges de la neige » — de 100 mots [caractères] chacun — pour livrer les sentiments que j’en avais gardé.
C’est le traducteur qui utilise ici « mots » au lieu de « caractères », je ne sais pourquoi. D’autre part, il ajoute en note : « Ces deux pièces se présentent comme une célébration de la neige à travers les réminiscences de diverses figures ou anecdotes et d’œuvres littéraires. » Les poèmes sont composés de cinq quatrains dont les vers ont cinq caractères, vers qui deviennent en français, avec ce traducteur, des vers de neuf syllabes. Ces poèmes ne figurent pas dans l’anthologie de la poésie chinoise publiée par Gallimard. Il faut se contenter de la traduction de Gilles Cabrero.
Mémoire de la neige
De la clarté les hommes se grisent
Neige et nuées gagnent la saison
Les Hymnes des Zhou sonnent à vide
Composer voudrais sur l’aquilon
Pour louer l’abondance du grain
Des six brins l’agrément est de mise
Mais tardive fut l’ode aux chatons
Le chant des pruniers venant d’abord
Arbres de la cour aux étamines
De jade, houppe et fard du gynécée
Bon présage du pied qu’elle excède
Et du double épi pour la moisson
Ordonner un banquet avec Mei
Naviguer vainement jusqu’à Dai
Lire et fleurir seul à sa lueur
Aux Immortels sied mante de plume
Affût des pas aux givres des marches
Et rideaux maintes fois soulevés
Blanche doit être la capitale
Le chaume consume sa langueur

Illustration de Kanō Tsunenobu (1636-1713),
domaine public via Wikimedia Commons
« Le mot “mémoire” n’a pas ici le sens de “souvenir” ; il s’agit plutôt d’une remémoration d’images et d’impressions sur la neige dans l’attente de sa venue. » Ainsi, note Cabrero, « les Hymnes des Zhou » est une allusion au très ancien Livre des Odes où les hommes se réjouissent de la tiédeur du soleil hivernal. Si, d’autre part, ces hymnes « sonnent à vide », Cabrero suggère que c’est une chose, pour l’auteur, de lire les poèmes, et c’en est une autre de faire lui-même l’expérience du vent froid qu’est « l’aquilon ».
Dans la deuxième strophe, « selon certains usages, les “six brins” des flocons de neige qui formaient une chape étaient annonciateurs d’une bonne récolte ». D’autre part, dans des poèmes anciens, la neige a été comparée à « des chatons de saule » et à des « fleurs de prunier ». Comment faire sans l’érudition du traducteur !
Troisième strophe : « Dans le même registre, l’aspect délicat des étamines, duveteux de la houppe et pulvérulent du fard sont autant d’évocations de la consistance de la neige. » On a vu plus haut qu’un « pied » de neige (ou plus) laisse augurer une bonne récolte (« double épi »).
La quatrième strophe fait allusion à une curieuse historiette de la Nouvelle Relation des fables du monde : « Un soir, ouvrant sa fenêtre, Wang Huizhi constata qu’il avait neigé. Cette découverte le mit en joie et il résolut de visiter son ami Dai Kui pour boire du vin en sa compagnie. Comme ce dernier habitait assez loin, il voyagea en bateau toute la nuit afin de le rejoindre ; mais, arrivé à sa porte, il rebroussa chemin. Son serviteur s’étonna de ce revirement. Wang Huizhi déclara : “Voguer sur la rivière par une nuit de neige a enivré mes sens ; notre rencontre n’a plus lieu d’être !” » Les deux derniers vers font allusion à une autre historiette, dans le même recueil : il s’agit d’un jeune homme « si pauvre qu’il étudie à la lumière de la neige ». Et le quatrième vers est tiré de Wang Gong en mante de grue marche dans la neige, Wang Gong étant un ministre « dont l’allure charma jusqu’aux Immortels ».
« La cinquième strophe, estime Cadrero, montre une impatience contenue où l’attente de la neige se confond avec l’espoir, pour le poète, de voir son protecteur donner un tour nouveau à son destin. »
Le deuxième poème demande un peu moins d’éclaircissements :
Vestiges de la neige
L’aube ébauche la couleur du jour
Au ciel froid les brins blancs disparaissent
Le givre des murs fond alentour
L’argent du puits peu à peu s’efface
Tigres de sel et fauves se ruinent
Tel un mont s’effondre l’homme-jade
Les perles de Wei luisent encore
Le disque brisé subsiste au Qin
Le crépuscule usurpe le jour
Tant de clarté feint le renouveau
Glaçons des auvents en penne d’oie
Tuiles niellées comme des écailles
De clairs rochers déchirent les nues
Le vert frais des pins grène l’air tiède
L’étreinte des bois ravit ma peine
Les degrés blanchis craignent les pas
Le bienheureux Jiao dort sans émoi
Fuir les jardins de Liang avait cause
Du souverain j’ignore les grâces
Elle seule répand ses faveurs
La première strophe ne présente pas de difficultés. La seconde fait allusion au fait que, à l’époque des Tang, « les pains de sel consommés dans un cadre cérémonial avaient la forme d’un tigre dont la blancheur et l’amenuisement lié à l’usage font songer aux animaux sauvages modelés dans la neige qui fondent au soleil ». Quant à « l’homme-jade », c’est une allusion à un personnage de la Nouvelle Relation des fables du monde : « Lorsqu’il était ivre, on aurait dit un mont de jade en train de s’écrouler. » Pour « les perles de Wei », il s’agit d’un roi qui se vantait de « posséder dix perles luminescentes capables, la nuit venue, d’éclairer chacune une douzaine d’attelages ». « Dans ces vers, écrit Cabrero, l’éclat des perles et du jade brisé fait écho aux cristaux de neige lançant leurs derniers feux. »
La quatrième strophe continue la description commencée dans la troisième. Dans la cinquième, le nom Jiao fait allusion à un ermite dont la maison brûla la nuit et qu’on trouva le matin bien portant endormi dans la neige. Les derniers se rapportent à la vie du poète : « les jardins de Liang » représentent la capitale et le pouvoir du souverain. Une fois de plus, l’auteur se plaint de ne pas bénéficier des faveurs de ce dernier.
Il est impossible d’apprécier pleinement ces deux poèmes sans l’aide d’un guide qui permet de comprendre aujourd’hui les allusions qu’il était inutile de rendre plus claires pour les contemporains lettrés du poète. Les contraintes que s’impose le traducteur contribuent parfois à rendre les vers obscurs. Mais, tels quels, j’aime ces poèmes, en particulier lorsque l’érudition fait place à la description.
Christian Garaud est né à Poitiers en 1937. Il est membre du comité de D’Ailleurs poésie. Après avoir enseigné le français en Irlande, en Suède et au Canada, il est devenu professeur à l’université du Massachusetts à Amherst, où il s’est tout particulièrement intéressé à Victor Segalen, Jean Paulhan, Annie Ernaux et au problème du stéréotype. Il réside maintenant à Washington. Depuis 2004, il écrit poèmes, textes et traductions dans une dizaine de revues en France et aux États-Unis. Il a publié en français entre autres aux éditions Décharge/Gros Textes, des Vanneaux, ou La Porte. Aux États-Unis, il fait aussi partie d’un groupe d’une cinquantaine de membres faisant circuler des poèmes inédits en anglais sur la toile tous les quinze jours.





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