« La traduction de la poésie palestinienne est en pleine expansion », écrit Khalid Lyamlahy. En France, le poète marocain Abdellatif Laâbi poursuit son travail de passeur. Voici, en effet, publié par Le Castor astral en 2023, Tu n’es pas un poète à Grenade, de Najwan Darwish (aucun lien de parenté avec cet autre poète palestinien : Mahmoud Darwish). C’est une anthologie composée à partir de cinq recueils publiés en arabe entre 2018 et 2021. L’œuvre de ce poète a déjà été traduite dans une vingtaine de langues.

Tu n’es pas un poète à Grenade, annonce le titre. En effet, Darwish est né à Jérusalem en 1978. Et ils sont loin, les siècles de l’occupation musulmane du territoire de l’Espagne. Maintenant se pose la question de la survie de la Palestine, et c’est elle qui est présente, avec lyrisme et ironie, dans la plupart des poèmes de Darwish. Où est ma patrie ?

Je le savais depuis toujours
 
Je me suis réveillé, et je ne l’ai pas trouvée
Des voleurs sont venus durant mon sommeil
et l’ont emportée
Je savais depuis toujours, je le savais
J’attendais ce jour
Je l’attendais souvent au tournant
dans les cauchemars
rien de terrifiant
Mais ils l’ont volée
Je savais que cela allait se produire
 
Que ferai-je maintenant de son ciel bleu
de sa mer, sa montagne
de moi-même
et de tout ce que les voleurs ont laissé derrière eux ?

Mon pays natal n’est pas mon pays. Cette contradiction ne cesse de hanter le poète :

Nous ne nous arrêtions pas
 
Je n’ai pas de pays pour pouvoir y retourner
Je n’ai pas de pays pour en être exilé
C’est un arbre dont les racines
sont l’eau d’un fleuve qui coule
Il meurt si elle s’arrête
et si elle ne s’arrête pas, elle meurt
 
Sur la joue de la mort et sur son bras
j’ai vécu les meilleurs de mes jours
et mon pays que je perdais chaque jour
je le gagnais chaque jour
Les gens avaient un seul pays
Le mien se multipliait dans la perte
et s’y renouvelait
Comme pour moi, ses racines sont dans l’eau
Si elle s’arrête, il se rabougrit et meurt
Tous deux nous coulons avec un fleuve de rayons de soleil
de poudre d’or s’élevant de blessures antiques
Nous ne nous arrêtons pas
Nous courons tous les deux
Nous n’avons pas pensé, ne serait-ce qu’une fois
à nous arrêter
pour pouvoir nous rencontrer
 
Je n’ai pas de pays pour en être exilé
Je n’ai pas de pays pour pouvoir y retourner
Et si je m’arrêtais dans un pays
je mourrais

Parfois se fait jour la tentation de renoncer à cette lutte sans espoir :

Les crucifiés sont las
 
Les crucifiés n’en peuvent plus
Dépose-nous
que nous puissions nous reposer
 
Nous traînons des dates
sans ciel
ni terre
 
Ô Dieu
soulage
ta victime sacrificielle
 
Tu n’as eu ni mère ni père
et Tu n’as pas vu Tes frères
suspendus à la griffe de l’aube glaciale
Tu n’as aimé aucun être humain
Aucun être humain ne T’a abandonné
La mort ne T’a pas mangé dans la main
 
Tu ne pourras pas comprendre nos souffrances
Je ne suis pas le roi David
pour m’asseoir à la porte du regret
et faire gémir les trompettes
une fois les péchés consommés
 
Dépose-moi
Je veux me reposer

(Le poème fait allusion à un épisode de la Bible : le péché du roi David a consisté à voler la femme d’un autre et à tuer le mari.)

L’endormi dans la pierre
 
Ce saint endormi dans la pierre
me fascine
Comme lui, j’aimerais m’assoupir
et qu’on me prenne ainsi en photo
 
Plongé dans son sommeil lisse
il ne se souvient ni de sa mère
la roche
ni de son père
le burin

Qui est responsable de cette situation ? Faut-il voir une sorte d’autocritique dans le poème suivant ?

Affaire personnelle
 
Nous nous effondrons
de nous-mêmes
Pas besoin de tremblements de terre, d’inondations,
ni même de bombardements
Au fond, nous sommes venus au monde
pour nous effondrer
Les vieilles citadelles ne se portent pas mieux que nous
Nous sommes venus pour nous effondrer
et nous nous sommes effondrés
C’est là une affaire personnelle
qui n’exige ni chœur, ni pleureuses
ni historiens

Mais il est clair qu’au fond, c’est un conflit entre « nous » et « eux ». Le nom d’Israël n’apparaît nulle part, mais ce n’est pas nécessaire. L’absurdité de la situation créée par l’acharnement de l’occupant éclate dans le poème suivant :

Phobie
 
Ils vont m’expulser de la ville
avant la tombée de la nuit
Je n’ai pas payé la facture de l’air, disent-ils
ni celle de l’électricité
Ils vont m’expulser de la ville
car j’ai failli de même avec le soleil
et les nuages
Ils vont m’expulser de la ville
avant le lever du soleil
car je n’ai pas arrêté de dénigrer la nuit
et n’ai pas encensé les étoiles
Ils m’expulsent de la ville
avant que je ne me détache de l’utérus
car pendant sept mois
je n’ai pas cessé de guetter l’existence
et d’écrire des poèmes
Ils vont m’expulser de l’existence
car j’ai un faible pour le néant
et ils vont m’expulser du néant
car j’ai un rapport ambigu avec l’existence
Ils vont m’expulser
de l’existence et du néant
car je suis le rejeton de l’évolution
 
Ils vont m’expulser

Malgré tout, pas question de renoncer à se débattre dans les contradictions auxquelles on ne peut échapper, à vivre grâce à « L’espoir / rehaussé de désespoir / Le désespoir / distillé par l’espoir ». Que faire ? « Se tenir debout / sur les premières marches de la poésie ». Comme l’écrit très justement Khalid Lyamlahy, la poésie est « la terre volée et l’horizon retrouvé, la parole confisquée et le silence éloquent ».

Photo : PalFest, CC BY-NC-SA 2.0

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Christian Garaud

Christian Garaud est né à Poitiers en 1937. Il est membre du comité de D’Ailleurs poésie. Après avoir enseigné le français en Irlande, en Suède et au Canada, il est devenu professeur à l’université du Massachusetts à Amherst, où il s’est tout particulièrement intéressé à Victor Segalen, Jean Paulhan, Annie Ernaux et au problème du stéréotype. Il réside maintenant à Washington. Depuis 2004, il écrit poèmes, textes et traductions dans une dizaine de revues en France et aux États-Unis. Il a publié en français entre autres aux éditions Décharge/Gros Textes, des Vanneaux, ou La Porte. Aux États-Unis, il fait aussi partie d’un groupe d’une cinquantaine de membres faisant circuler des poèmes inédits en anglais sur la toile tous les quinze jours.